Trois textes en hauteur
1 - UNE MIETTE DE REALITE
Un secret brûlant m'habite. Nommer cette flamme dont nul ne soupçonne l'existence est impossible. C'est un secret dont il m'est interdit de parler, par la force des choses : on ne prononce pas avec les mots de la terre ce qui ne se conçoit pas sur la terre. Au-delà des tremblements, plus fracassant que les tambours du coeur, hors mesure humaine, cette chose plus grande que toute chose n'est rien qu'un silence. Un simple, immense, inexplicable silence. Un murmure, une chandelle, un point.
Plus loin que l'inaudible, d'une infinie proximité, surpassant tout, le tonnerre intérieur ne peut être que muet. L'âme a aussi ses larmes : ni bornes, ni normes, ni formes. C'est une tempête folle, inouïe, extravagante. Un silence à faire éclater les pierres, à faire fondre le soleil, à faire hurler la glace. Une étincelle me hante, une particule me brûle, un souffle me désagrège.
Si je nomme ce mystère, je ne le nomme plus. Si je mets un nom dessus, il ne signifie plus rien. Si je le désigne, il n'est plus à portée de vue. Pourtant il est là, ici et si loin, tout près et inaccessible, partout et insaisissable. Les mots, les concepts, l'imagination ne peuvent le définir, l'appréhender, l'approcher : il englobe et dépasse les termes, la pensée, les cadres.
Ombre palpable et éther sidéral, brume claire et éclat abyssal, ténu comme un fétu de paille, aussi dense que le roc, présent et invisible, humble et glorieux, il se révèle à travers étoiles et grain de charbon, fontaines et goutte d'eau, parcelle et montagnes de sable, plaintes du vent et chant du brin d'herbe.
Un secret sans nom m'habite. N'importe quel mot, c'est lui. Où que la pensée aille, il n'y est pas. Échappant à toute logique, il est admis partout. Plus réel que la substance, c'est la prière du monde, la fumée des pierres, l'écho des choses.
Un éclair me pulvérise, une brise m'engloutit, un follet me dévore, un reflet me foudroie, m'anéantit, me transfigure. Ce mystère, ce secret, cette chose infinie que vous soupçonnez être Dieu, que je ne puis jamais nommer, que j'appelle par tous les mots, j'en reçois aujourd'hui l'infinitésimale saveur. Juste un fragment, rien qu'une poussière, une seule cendre.
Un atome qui m'unit à l'Univers.
2 - L'AMOUR
On vous dira que l'amour est enfant de Bohème, aveugle, sot, éclatant, qu'il est bleu, rose ou verdâtre... Qu'il ressemble à un oiseau blessé, qu'il est solennel comme une porte de cathédrale, qu'il brûle, empoisonne, apaise, irrite... On vous dira même qu'il durcit les coeurs. Vous serez mollement convaincus et oublierez bien vite ces fadaises.
Moi je vous dis que l'Amour, l'Amour, le vrai, l'unique, le beau, le tendre, l'inouï, l'indéfinissable n'est pas une étoile, pas un chemin perdu, pas une musique. Il n'est ni de marbre ni de bois.
L'Amour court sur les toits, plonge dans les gouttières, se répand dans les fosses, s'y vautre, s'évapore jusqu'aux nues, redescend en chute libre, s'écrase contre la gueule des loups, remonte aussi vite au-dessus de nos têtes, retombe sous forme de flocons, s'immisce dans nos cous, s'égare dans nos cheveux, se transforme en particules infiniment ténues, revient et s'abat comme une grosse vague salée dont l'écume dévaste tout, n'épargnant que les rats.
L'amour n'est pas un chien galeux, pas un cygne errant, pas une libellule aux ailes d'argent. Il n'est ni à droite ni à gauche, ni devant ni derrière. Il glisse comme une ombre, se fait oublier à chaque heure qui passe, sursaute avant midi, colle aux semelles, s'en échappe par les trous, fuit de tous côtés, vole au secours des bien-portants. Déroutant, il s'arrange pour se faire réveiller à dates fixes. Prévisible, il sonne comme une cloche fêlée.
L'amour n'est pas une histoire à dormir dans un lit, pas un roman à l'eau-de-vie, pas un poème acide. Il n'est ni blanc, ni gris, ni jaune. L'Amour est un citron peu pressé, une terre battue en neige, c'est une coquille dans un livre qui sert de cale. Il monte quand il faut monter, descend quand il faut descendre, tourne quand il ne faut pas tourner. L'Amour est un âne, une barrique, une bourrasque inique, une barricade "ânesque". Têtu, il transpire à grosses gouttes.
Car enfin l'Amour finit toujours par revenir courir sur les toits, quels que soient ses masques : issu des nuages il recouvre tout, imprègne tout en formant d'inutiles tourbillons que personne ne verra jamais. Invariablement il surgit en geysers minuscules, reprend le chemin des gouttières, retourne à ses fosses pour le seul plaisir de les féconder avant de s'en extraire et lentement grimper jusqu'à son firmament de brumes et d'azur.
Arroser les toits, mouiller les hommes, humecter l'herbe, baver sur le monde, envelopper de brouillard têtes et espaces vitaux, laver les peaux, noyer la planète, tel est le mystère diluvien et infini de l'Amour.
3 - COSMOS
Le monde, fondamentalement est beau. En tous lieux la matière, vivante, brute ou inerte célèbre le mystère palpable dont elle est faite. Sous toutes ses formes, de la plus glorieuse à la plus insignifiante.
A travers les tableaux infinis qu'elle peint, à chaque fois les mêmes et cependant toujours différents, depuis les hauteurs cosmiques jusque dans la moindre parcelle de la glaise que l'on prétend vile, et ce mille fois par instant dans toutes les parties de l'Univers, la matière s'agence avec éclat : partout triomphe la Beauté.
Même la mort recèle ses splendeurs : la pourriture, géniale alchimie des éléments, est un miracle de recyclage parfait.
Le spectacle des choses est une merveille sans fin, de l'astre à la particule, de la flamme ardente du Soleil au cristal éphémère contenu dans le flocon de neige, de l'humble clapotis de la marre où barbotent les canards aux inextinguibles fournaises galactiques.
Là où se pose le regard règnent Lumière, Intelligence, Harmonie.
Rien de heurte qui sait élever son regard à humaine distance des choses. Avec une simplicité biblique, sans autre prisme que ses propres yeux.
Le protozoaire qui invisiblement se meut sur quelque minuscule planète végétale faite d'une seule feuille de cerisier, le chêne déraciné avec fracas par la tempête, la plume perdue de l'oiseau qui file dans l'azur, l'orage sur les galets, l'excrément de mouton engraissant le chardon, la pomme qui jaunit sur sa branche, l'aile de la mouche réveillant le dormeur, l'écume se formant à la sortie des gouttières, l'éternelle répétition des vagues, la forme unique de chaque grain de sable recouvrant la planète Mars, tout produit le Beau, à toutes les échelles.
L'homme, placé à égale distance entre abysse sidéral et goutte d'eau, entre tonnerre divin et son de flûte, entre mécanisme céleste et brise du soir, de la naissance à la mort contemple le spectacle incessant de l'infini et du dérisoire, il contemple, souverainement posé sur ses deux pieds.
Raphaël Zacharie de Izarra
TEXTES DE RAPHAEL ZACHARIE DE IZARRA
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