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Pierre JANET

De la béatitude

Pierre Janet,psycologue FrancaisDu côté de la pathologie

Depuis longtemps, les états d'extase intéressent le religieux et le philosophe. À partir de la fin du XIXe siècle les premiers psychologues l’étudient d’un point de vue pathologique. Figure majeure de la psychologie française, Pierre Janet écrit en 1926 "De l'angoisse à l'extase", dont voici un extrait.

Les termes qu’il emploie à propos des cas qu'il examine (malades, maniaques, asthéniques, idiots, déments, etc.) sont à replacer dans le contexte médical de l'époque. Depuis, la terminologie a évolué il faut bien le reconnaître, mais peut-être pas la compréhension de cet état particulier qui aujourd’hui questionne encore. Intéressant également de constater la façon dont l’extase et la béatitude sont présentées au début des temps modernes, une époque où commence à s'imposer la vision matérialiste et pragmatique du monde. Vision dont nous connaissons sans doute l'apothéose et peut-être l'orée de son achèvement.

Le texte

Les idiots et les déments béats ne font plus rien il ne s'occupe plus de rien : on a souvent remarqué depuis Esquirol leur indifférence à toute influence extérieure. Qu'on leur parle, qu'on les touche, qu'ils soient même exposé à la pluie, au froid ou à la chaleur, ils ne bougent pas et sourit toujours. (Janet compare cet état à la prise de kif ou d'opium ou à l'ivresse du haschisch, et il serait intéressant d'analyser les raisons de la coïncidence occidentale entre la progression du nihilisme pragmatisme et la progression de la consommation des produits beatifiants)

Peu à peu les actes se restreignent et le malade, à peu près immobile, n'exprimant plus guère de délire compliqué, continu a sourire, à se déclarer satisfait et heureux à propos de tout. Un de mes malades présentait au début des réactions de triomphe magnifique à propos de petits actes réels (parce qu'il s'était fait couper les cheveux ou parce qu'il avait acheté une boite de sardines) ; plus tard, il restait immobile et rayonnant et, quand on l'interrogeait, il répondait simplement : je suis heureux parce que je suis beau. Comme un des malades de Mignard, qui manifestait une grande joie parce qu'un objet était tombé devant lui et répétait : quel bonheur, il est tombé ! il voyait tout en beau, il était le plus souvent bienveillant avec tout le monde et approuvait tout, même quand ils ne comprenaient pas. Cet optimisme tranquille se répand en idées niaises et mal systématisées : la béatitude, disait Mignard, fleuri sur des décombres.

Cet état se rencontre souvent chez les idiots et l'action de Mignard est restée classique. (Beaucoup présente une satisfaction chronique sans trace d'excitation physique ou intellectuelle, ils approuvent tout, ils sont doués content, amusé de n'importe quoi... Ils répètent que tout est bon, que tout va bien et ne désirent rien changer.... Ils restent figés dans une attitude béate avec un demi sourire, la tête basse, les épaules tombantes, les bras ballants, les genoux écartés, les pieds reposant mollement sur le bord externe et ne bouge guère, ils se contentent vraiment de peu.

Le même sentiment de béatitude se rencontre fréquemment au cours des névroses et en particulier dans l'épilepsie. Mahomet y fait allusion quand il dit avoir visité toutes les demeures à la fois en moins de temps qu'il n'en faut pour vider une bouteille d'eau.

M. Th Thouless dans ses études sur la psychologie de la religion, rappelle de beaux exemples de cette béatitude épileptique. Dans un moment très court avant l'accès extatique, le cœur, l'esprit, le corps semble céder à la forcer à la lumière, la pensée est remplie de joie, d'espoir, toutes les anxiétés s'effacent...
Ce sont des moments d'extrême conscience de soi-même de conscience d'une vie plus intense... Le malade peut dire avec pleine intelligence de ses paroles, je donnerais toute ma vie pour un de ces instants car il vaut une vie entière.

Ces rêves variés sont surtout caractérisés par le sentiment de bien-être et de béatitude : la malade ne sent plus aucune attache terrestre, elle croit voler en l'air... elle restait plusieurs heures inerte, pâle, avec une respiration ralentie et se réveillait en gémissant, (parce que, disait-elle, on l'a tirait d'un grand bonheur et de rêves délicieux

Les sentiments de stupéfaction sacrée qui causent un bonheur infini... Les sensations sublimes et solennelles de Jean qui tout à coup comprend bien des choses et qui a un sentiment de bonheur jamais éprouvé... Ce sont des impressions sublime qui prouvent l'existence de l'âme dans le corps.

Peut-on parler d'état maniaque quand on voit Madeleine garder une immobilité de statue pendant deux ou trois jours ?
Même si nous considérons le délire, nous trouvons qu'il a un contenu bien singulier et sur un certain point tout à fait différent du contenu des délires de jubilation. Dans ceux-ci, les malades, comme Alexandre, sont puissants dans le monde où nous sommes : ce qu'il possède ce sont des milliards en francs et même en dollars, ils sont des généraux, c'est-à-dire des puissants de ce monde. Les béat au contraire sont indifférents aux choses de la terre et aux actions qui ont des conséquences dans ce monde. Madeleine, pendant l'extase, ne sent pas les affronts faits à sa réputation matérielle. Jamais elle ne parle de fortune pour elle ou pour sa famille est cependant dans sa vie réelle et dans son état d'équilibre elle se préoccupe énormément des questions d'argent et voudrait même en gagner un peu pour aider les siens.

Sans doute il y a dans la béatitude de temps en temps des mots crus qui semblent bien se rapporter a des personnage en chair et en os. Beaucoup ont défendu les mystiques en disant que ce sont là des abus de langage et que les extatiques sont bien forcés d'employer le langage vulgaire qui est fait pour des corps matériels. Madeleine à un peu raison quand elle expliquaient ses amours sensuels : (mon amour pour toutes les créatures à changer de forme, c'est spirituellement que je les jette avec moi dans l'océan spirituel où ils est si doux de s'abîmer. Sans doute, dans mes transports, je vous parle de danser, mais c'est une danse spirituelle que vous ne pouvez voir, c'est une danse qui est une prière car elle est toute spirituelle. Nous trouvons Madeleine égoïste quand elle refuse un geste pour rendre service à une amie d'enfance, mais c'est que nous restons plongé dans le monde matériel où elle n'est plus : elle répond qu'elle aime cet ami spirituellement et que cet amour spirituel ne réclame pas les mêmes gestes.

Il ne faut pas oublier que les mêmes caractères se retrouvent dans toutes les béatitudes, même quand le contenu des délires n'a aucun caractère religieux.
Les idées sociales et politiques de certains extatiques sociaux sont faites pour une société idéale et non pour les hommes réels

CUVILLIER

Il existe un type de joie, la joie passive, qui se manifeste non plus par l'exubérance, mais par le calme et la détente. C'est la paix intérieure de l'âme qui a surmontée le doute et l'inquiétude. A un niveau plus élevé, c'est l'extase des mystiques qui se caractérise par un état de béatitude tout spécial accompagné du sentiment de l'union avec Dieu. c'est aussi parfois l'état de certains malades de ceux qu'on appelle béats, et qui consiste selon Janet, en « un sentiment de joie tout à fait complet avec oubli de la réalité » : les déments béats ne font plus rien et ne s'occupe plus de rien, il ne bouge pas et sourit toujours ».

LES ETATS de CONSOLATION et les extases (toujours JANET)

On peut désigner sous le nom d'état psychologique un ensemble de conduites qui occupe un certain temps et qui présente des caractères particuliers apparaissant régulièrement dans le même état et disparaissent dans les autres. L'état psychologique le plus remarquable de notre malade, celui qui ressemble le moins aux états que l'on observe d'ordinaire, est celui qu'elle désigne sous le nom d'état de consolation, et dont une forme particulière correspond à ce que l'on appelle d'ordinaire l'état d'extase : c'est par l'étude de cet état que nous commencerons notre analyse. On pouvait l'observer dès le premier jour quand on voyait Madeleine rester absolument immobile pendant des heures, les bras en croix, avec le sourire aux lèvres et quand on l'entendait murmurer, après un réveil difficile, qu'elle avait contemplé des tableaux magnifiques et nagé dans un océan de délices. Sous différentes formes et à différents degrés cet état se reproduisait très souvent et durait quelquefois des semaines entières, sur- tout pendant les premières années de séjour à l'hôpital.

I. Les divers degrés des états de consolation.

D'une manière générale, l'état que nous considérons présente trois caractères généraux :

le mouvement des membres, ou mieux, l'action qui se manifeste extérieurement par le mouvement des membres et par la modification apportée aux objets extérieurs est énormément réduite;

l'action psychologique interne, constituée par les paroles intérieures, les attitudes intérieures qui donnent naissance aux pensées et aux images présente au contraire un développement considérable;

dans ces états domine constamment un sentiment de joie profonde ainsi que tous les sentiments optimistes qui l'accompagnent et qui donnent aux pensées un ton particulier.

L'ouvrage récent de M. de Montmorand, Psychologie des mystiques, 1920, p. 149-157 distingue l'état de quiétude où les membres sont engourdis, la langue embarrassée, l'état d'union où les défaillances physiques s'accentuent, où l'âme est morte aux choses du monde: Dieu la rend comme hébétée, afin de mieux imprimer en elle la véritable sagesse

I'extase proprement dite où l'immobilité du corps est complète, quoique l'esprit reste actif, le ravissement dans lequel la ligature des sens fait cesser toute relation avec le monde extérieur: Quand le ravissement est complet, disait sainte Thérèse, il n'y a plus de notre part aucun acte, aucune opération la conscience semble anéantie comme le mouvement du corps

Madeleine présentait tous les degrés possibles de ces états et or pourrait facilement préciser chez elle un grand nombre de forme! particulières des consolations. En admettant qu'il s'agit uniquement de degrés et que bien des formes intermédiaires se présentent, je distinguais chez elle trois degrés principaux de! consolations, les recueillements, les extases et les ravissements.

Dans le premier degré, Madeleine restait le plus souvent assise ou agenouillée et ne remuait guère spontanément. Mais elle réagissait encore assez régulièrement à la plupart des stimulations extérieures; il suffisait qu'une malade ou une infirmière lui demanda quelque chose pour qu'elle fit l'action lentement, mais assez correctement ou pour qu'elle répondit d'une manière juste, quoique d'une voix très basse. La faiblesse des mouvements pendant l'état de recueillement est curieuse : Madeleine semble avoir de la peine à se tenir debout, elle se plaint quand la consolation est terminée d'avoir eu les jambes et les bras comme des paquets de chiffons. C'est surtout la parole qui manifeste cette faiblesse, car dans ces états, la malade semble tout à fait aphone. Déjà au début des consolations elle commence à perdre la voix et c'est un signe annonçant que l'état pénible dans lequel elle se trouve, va prendre fin, et que l'extase est proche. Cette aphonie persiste encore à la fin des consolations quand l'état d'extase a disparu : Madeleine parle encore très bas et se sent même gêné est ridicule de ne pouvoir répondre plus haut. Elle se rappelle cette période elle demande : est-ce qu'un soufflé donné à propos, ne me ferait pas parler plus haut ? Souvent cet aphonie se prolonge huit ou dix jours une fois elle a duré plus d'un mois. Pendant cet état de recueillement les yeux sont ordinairement ouverts. Mais souvent elle présentent un certain degré de ptosis : elle ne peut ouvrir les yeux complètement, elle nous regarde et elle lit à travers une petite tente entre les paupières mi-closes. Elle marche alors en relevant un peu la tête : cette petite lueur m'éclaire suffisamment. Elle est restée ainsi une dizaine de jours complètement aphones et à demi aveugles : puis d'un coup, dit-elle, il me semble qu'un bandeau se lève, je puis regarder droit devant moi et en même temps je peux parler haut. Quel que soit l'intérêt de ces parésies apparentes, il ne faut pas oublier que dans ces recueillements, les mouvements indispensables peuvent cependant être exécutés.

Ces petits états de recueillement peuvent passer à peu près inaperçus surtout quand ils sont courts et la vie extérieure reste correcte. Comme Madeleine l'écrit dans ses mémoires : l'extase peut devenir moins visible aux regards humains et elle est pourtant profonde avec beaucoup de belles pensées et une joie intense. Je comprends par là comment dans l'Evangile, on ne dit absolument rien des extases de la Sainte vierge et de saint Joseph qui pourtant vivaient sans cesse avec leur Dieu. bien que leurs cœurs fussent intimement et très parfaitement unis dans un commun amour, leurs corps cependant agissent, travaillent malgré les délices que leur procurait la présence de leur divin Enfant dont un seul regard eût dû les jeter dans le plus profond des ravissements.

l'extase, au contraire, ne peut pas se dissimuler et madeleine essayait, quand elle le pouvait, de ne pas s'abandonner ou de n'y céder que la nuit, ou dans l'isolement. L'immobilité en effet est absolument complète dans diverses positions, soit dans l'attitude de la prière, les mains jointes en avant de la poitrine, soit dans l'attitude fréquente de la crucifixion, soit simplement dans l'attitude d'une personne profondément endormie couchée sur le dos. Mais ce qui est important c'est que la malade ne réagit plus aux stimulations banales, n'obéit plus et ne peut être réveillée par personne: ce n'est plus la faiblesse de l'action, c'est la suppression complète de l'action.,Nous verrons tout à l'heure une exception importante, quand il s'agit de mes propres commandements. Toutes les fonctions psychologiques internes sont conservées et très développées et après le réveil, ou simplement quand l'extase diminuée prend la forme du recueillement, Madeleine va pouvoir raconter ou écrire tout ce qu'elle a pensé et les joies qu'elle a ressenties.

Il existe certainement un troisième état qu'elle appelle le ravissement dans lequel cette activité interne paraît cesser, ou du moins il ne reste aucun souvenir de cette activité. Quand Madeleine raconte les pensées et les visions de l'extase elle s'arrête en disant: Ici je ne sais plus, j'ai dû perdre conscience plus ou moins longtemps... Il y a des moments dont je n'aucune connaissance, où je m'endors dans une délicieuse ivresse, où tout mon être s'abîme dans un bonheur dont je ne puis rien dire... c'est une sorte de mort matérielle qui en tenant compte des heures a probablement duré quatre heures.

Je dois cependant faire remarquer que je n'ai jamais moi-même constaté l'existence de cet anéantissement complet. Toutes les fois où j'ai trouvé Madeleine en apparence très profondément endormie depuis longtemps, j'ai toujours pu obtenir des réactions et vérifier plus tard qu'elle avait conservé un souvenir exact de tout ce que j'avais fait et dit. Il est probable que cet anéantissement n'est jamais aussi complet que les malades ne se le figurent et que l'on peut toujours par des excitations appropriées modifier la profondeur de l'état de torpeur. Il est aussi probable que, spontanément, la profondeur de l'engourdissement oscille et que le malade ne conserve le souvenir que de quelques période séparées les unes des autres par des lacunes : Je suis comme un enfant dans les bras de sa mère qui de temps en temps ouvre les yeux et goûte le bonheur d'être dorloté, puis qui se rendort. Ainsi mon âme se rend compte de temps en temps qu'elle est bien et qu'elle jouit de divines consolations, puis elle retombe dans l'assoupissement de l'ivresse, elle se perd dans le flots de la grâce... Il arrive quelquefois que je sors de ces état n'ayant qu'un souvenir vague, c'est celui que j'étais avec Dieu

C'est précisément à cause de cette modification facile du degré de la consolation que j'hésite à étudier ces trois états séparément Madeleine est dans un sommeil profond avec l'apparence du ravissement, ne réagissant à aucune stimulation depuis plusieurs heures , je lui dis sans élever la voix: Levez-vous et venez avec moi ou, si elle semble ne pas entendre, j'emploie la formule qui lui plaît et dont nous verrons la signification: Demandez à Dieu qu'il vous permette de vous lever et de venir avec moi. Après quelques moments elle se lève avec lenteur, s'habille correctement et m'accompagne. Pendant cette marche, elle évite correctement les obstacles et si quelqu'un lui demande de passer par un endroit particulier ou lui dit un mot, elle obéit et elle répond. Elle a donc passé du sommeil plus profond à l'état de simple recueillement. Inversement, si à ce moment je ne lui parle plus, si je ne lui demande aucun mouvement, elle s'immobilise de nouveau, cesse d'entendre les autres personnes et je vais être obligé d'insister quelque temps pour la faire lever et retourner à son lit, quelque fois pour aller plus vite je suis obligé de la faire porter dans son lit. Elle est donc retombée du recueillement à l'extase et au ravissement.
Elle sait elle-même qu'elle peut en augmentant ou en diminuant les mouvements rendre l'état de sommeil plus ou moins profond. Cette description est bien caractéristique.

Mes consolations sont en ce moment trop fréquentes pour que je puisse dire leur nombre. Il arrive quelquefois qu'elles ont duré plusieurs jours sans interruption, même des semaines. Alors je ne sais pas comment je vis... Il me faut un grand secours de la grâce pour continuer d'agir un peu quand même... Je lutte de toutes mes forces contre les états de sommeil dans la journée Je me prive d'assister aux offices, d'aller devant le Saint Sacrement parce que je suis alors trop exposée à tomber dans ces états là J'évite d'être tranquille quand je ne suis pas dans ma chambre et qu'il peut y avoir des témoins, j'arrive ainsi a dominer ce sommeil et à cacher mes impressions, mais les délices intérieurs n'en sont pas moins de plus en plus grandes. Si je me sens un peu à l'abri je cesse de me mouvoir, et je tombe tout de suite dans un ravissement dont rien peut plus me tirer.

Ces états sont donc tous analogues, ce qui et important c'est simplement l'Immobilité, la suppression de l'action plus ou moins complète.

D'autres philosophies

Quelques routes vers d'autres extraits relatifs à la béatitude, au nirvana, à l'extase : Althusser, Averroès, Épicure, Janet, Kant, Pic de la Mirandole, Rogue, Sankara, Sikhs, Van Ruysbroeck, Spinoza, Valladier, Rousseau

 

 

Stein

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Pierre Janet

Pierre Janet (30 mai 1859 à Paris – 27 février 1947) d'abord philosophe puis psychologue et enfin médecin français.

C'est une figure majeure de la psychologie française du XIXe siècle Il crée le terme de subconscient.

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