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  • extase

KANT, EPICURE, SPINOZA ..

Le bonheur des sages

La béatitude

Cette relativité du bonheur pose le problème de la béatitude, qui est le bonheur des sages et dont la tradition philosophique semble bien faire un absolu. Quelle différence alors entre la béatitude et ce que nous appelons ici la félicité ? Il s'agit, dans les deux cas, d'absolus, si l'on veut, en ceci qu'ils ne peuvent être augmentés. Mais l'absolu de la félicité est un absolu quantitatif (c'est un maximum, comme dit Kant, de bien-être ou de plaisirs) notion contradictoire et impossible à vivre, alors que la béatitude est un absolu qualitatif ou, mieux (car ce n'est pas non plus un maximum intensif) spirituel: s'il ne peut être augmenté, ce n'est pas qu'il est le plus grand possible mais qu'il n'est plus de l'ordre, au contraire, d'une grandeur. L'ataraxie, chez épicure, n'est pas un maximum mais un équilibre; la béatitude, chez Spinoza, n'est pas un maximum mais une perfection. C'est pourquoi elles ne peuvent être augmentées, et c'est ce qui les distingue en effet du bonheur ordinaire (qui est toujours un plus ou moins de bonheur). Le bonheur, disait par exemple épicure, peut être de deux sortes: ou bien il est suprême et ne peut être augmenté, comme celui dont jouit un dieu, ou bien il est susceptible d'être augmenté ou diminué (d'après Diogène Laërce, X, 121). Le premier bonheur est celui des sages, et c'est ce qu'ils appellent la béatitude. Le second est celui de tout un chacun (donc du sage aussi) et c'est ce qu'on peut appeler bonheur strictement. Ils se distinguent moins par la grandeur que par la pureté, la paix, l'harmonie: la béatitude n'est pas plus compliquée mais plus simple que le bonheur; ce n'est pas un bonheur infini, c'est un bonheur pacifié.
Mais la béatitude se distingue surtout du bonheur par son rapport au temps ou, comme dirait Spinoza, à l'éternité. On ne peut résumer ici le livre V de l'éthique, qu'il faudrait citer en entier. Toute chose, y montre Spinoza, peut être conçue de deux manières, selon qu'on la considère dans le temps ou dans l'éternité. C'est le cas aussi du bonheur. En tant qu'il est conçu dans le temps, le bonheur est changement, et l'on nous dit heureux ou malheureux suivant que nous changeons en mieux ou en pire (éthique, V, 39, scolie). Cela suppose naturellement une comparaison entre deux moments successifs et, par là, l'espérance et la crainte. être heureux, dans le temps, c'est toujours espérer l'être ou craindre de ne l'être plus, et c'est pourquoi le bonheur n'est jamais parfait (on espère toujours l'augmenter, on craint toujours de le perdre... ); c'est pourquoi, même, il n'est jamais là: le temps qui le contient nous en sépare, l'imagination qui le vise nous en prive. Tout bonheur, en ce sens, est imaginaire (c'est l'imagination de la joie possible) et réel seulement en tant qu'imaginaire. La béatitude, au contraire, serait un bonheur vrai, c'est-à-dire éternel (la vérité l'est toujours) et se déployant non dans l'imagination du passé ou de l'avenir, mais dans la nécessité du présent. C'est moins un autre bonheur que le bonheur même, vécu et pensé en vérité: non plus l'imagination de la joie possible, mais la connaissance vraie (éternelle) de la joie réelle.
Cette joie réelle, pour Spinoza, ne va pas sans amour. Qu'est-ce en effet qu'aimer? C'est se réjouir, explique Spinoza, à l'idée de quelque chose: L'amour est une joie qu'accompagne l'idée d'une cause extérieure (éthique , III, déf.6 des affections). Cette définition, si elle paraît abstraite, rencontre pourtant l'expérience commune: dire à quelqu'un je suis joyeux à l'idée que tu existes, c'est bien lui déclarer son amour. Mais, d'ordinaire, nous sommes surtout joyeux - encore n'est-ce vrai, le plus souvent, qu'en imagination - à l'idée de posséder l'autre (auquel cas ce n'est pas lui que nous aimons mais sa possession) ou bien d'en être aimé (auquel cas ce n'est pas lui que nous aimons mais son amour) et c'est ce qu'on appelle la passion, toujours égoïste, toujours narcissique, et promise à l'échec seulement: on ne peut posséder personne, ni être aimé jamais comme on le voudrait, et c'est la seule déception peut-être à laquelle on ne s'habitue pas. L'amour, au contraire, le véritable amour (celui qui est amour non de soi, mais de l'autre) est généreux toujours: il ne manque de rien (il est désir non de ce qui n'est pas, mais de ce qui est) il ne demande rien (puisque rien ne lui manque) il n'espère rien... Ce n'est pas l'éros de Platon mais la philia d'Aristote ou d'épicure, l'agapè de Jésus ou de saint Paul (1 Cor., XIII) bref cet amour que les scolastiques appelaient non de concupiscence, mais d'amitié, et c'est bien le nom en effet qui lui convient. L'amant veut posséder l'aimé, et souffre de ne le pouvoir, puis s'ennuie de l'avoir pu... L'ami véritable se réjouit au contraire non de posséder ses amis (il sait bien que c'est impossible, que l'amitié n'illumine jamais que la solitude) pas même d'en être aimé (voilà longtemps qu'il n'y tient plus, qu'il est libéré de ce petit commerce des sentiments) mais qu'ils soient. Comment, sauf à aimer des cadavres, en serait-il privé? Sa joie n'est pas une caractéristique de son amitié, mais sa définition même.

J'ai trouvé ce texte sur internet il y a déjà longtemps. Malheureusement je n'avais pas noté de référence. Si vous connaissez l'auteur écrivez" moi, merci.

Quelques routes vers d'autres extraits relatifs à la béatitude, au nirvana, à l'extase :, Averroès, Épicure, Janet, Pic de la Mirandole, Rogue, Sankara, Sikhs, Van Ruysbroeck, Spinoza, Stein, Valladier, Rousseau.

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