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  • extase

Pic de la Mirandole De la dignité de l’homme

Giovanni Pico della Mirandola

pic-de-la-mirandole, peinture de profilMais à quoi tend tout cela ?

A nous faire comprendre qu'il nous appartient, puisque notre condition native nous permet d'être ce que nous voulons, de veiller par-dessus tout à ce qu'on ne nous accuse pas d'avoir ignoré notre haute charge, pour devenir semblables aux bêtes de somme et aux animaux privés de raison.

Que l'on dise plutôt, avec le prophète Asaph : « Vous êtes tous des dieux et des enfants du Très-Haut »; gardons-nous d'abuser de l'extrême bienveillance du Père, en faisant un funeste usage du libre choix qu'il nous a donné pour notre salut. Qu'une sorte d'ambition sacrée envahisse notre esprit et fasse qu'insatisfaits de la médiocrité, nous aspirions aux sommets et travaillions de toutes nos forces à les atteindre (puisque nous le pouvons, si nous le voulons).

Dédaignons les choses de la terre, ne nous soucions pas de celles du ciel et, pour finir, reléguant au second rang tout ce qui est du monde, volons à la cour qui se tient au-delà du monde, près de la suréminente Divinité.

C'est là, comme le rapportent les mystères sacrés, que les Séraphins, les Chérubins et les Trônes tiennent le premier rang; quant à nous, désormais incapables de battre en retraite et de supporter la seconde place, efforçons-nous d'égaler leur dignité et leur gloire. Pour peu que nous le veuillons, nous ne leur serons en rien inférieurs.

Mais de quel moyen disposons-nous, que nous faut-il faire enfin ?

Voyons ce qu'ils font eux-mêmes, quelle vie ils vivent. Si nous menons cette vie, nous aussi (car nous le pouvons) nous aurons déjà mis notre sort au niveau du leur.

Le Séraphin brûle du feu de la charité ; le Chérubin brille de la splendeur de l'intelligence ; le Trône se dresse dans la fermeté du jugement. Si donc, adonnés à la vie active, nous avons pris soin des choses inférieures en tenant droite la balance, nous serons affermis dans l'immuable solidité des Trônes.

Si nous nous sommes mis en congé d'action pour méditer l'ouvrier dans l'oeuvre, l'oeuvre dans l'ouvrier, et si notre activité prend la forme d'un loisir contemplatif, nous resplendirons de toutes parts de l'éclat des Chérubins.

Si nous brûlons d'amour pour l'ouvrier lui-même et pour lui seul, c'est de son feu, qui est vorace, qu'à l'image des Séraphins nous serons embrasés soudain.

Sur le Trône, c'est-à-dire le « juste juge », Dieu s'assied, juge des siècles. Sur le Chérubin, c'est-à-dire le « contemplateur », il vole ; et comme s'il le couvait, il le réchauffe.

Car l'esprit du Seigneur se meut sur les eaux, j'entends celles qui sont au-dessus des cieux et qui, selon Job, louent le Seigneur dans leurs hymnes matutinaux. Celui qui est Séraphin, c'est-à-dire « aimant », est en Dieu comme Dieu est en lui, ou plutôt Dieu et lui ne font qu'un.

Grande est la puissance des Trônes, à laquelle nous atteignons par le jugement, suprême la sublimité des Séraphins, à laquelle nous atteignons par l'amour.

Mais comment faire porter son jugement ou son amour sur ce qu'on ne connaît pas ? C'est le Dieu qu'il avait vu que Moïse a aimé; c'est de ce qu'il avait vu dans sa contemplation sur la montagne qu'il a fait, en qualité de juge, une règle pour son peuple. Intermédiaire donc, le Chérubin nous prépare par sa lumière au feu séraphique, tout comme il nous oriente par son éclat vers le jugement des Trônes.

Tel est le noeud des premiers esprits, l'ordre palladien, qui préside à la philosophie contemplative: c'est celui que nous devons d'abord briguer et nous efforcer d'atteindre, celui que nous devons comprendre au point d'être ravis au faîte de l'amour, pour en redescendre bien équipés et préparés aux obligations de la vie active.
En vérité, si notre vie doit se régler sur le modèle de la vie des Chérubins, il vaut la peine de garder sous les yeux et présentes à l'esprit la nature et la qualité de leur vie, ainsi que leurs actions et leurs oeuvres. Puisqu'il ne nous est pas permis d'y atteindre par nous-mêmes, à nous qui sommes de chair et qui avons le goût des choses terrestres, adressons-nous aux anciens Pères: sur ces questions qui leur sont familières et bien connues, ils peuvent nous donner une foi très riche et assurée.

Consultons l'apôtre Paul, vase d'élection, pour lui demander ce qu'il vit faire aux armées des Chérubins lorsqu'il fut ravi au troisième ciel. Il ne manquera pas de répondre, par la voix de Denys, qu'ils se purifient, puis s'illuminent et enfin deviennent parfaits.

Ainsi donc, imitant nous aussi sur terre la vie des Chérubins, bridant l'impétuosité des passions par la science morale, dissipant les brouillards de la raison par la dialectique, éliminant pour ainsi dire la crasse de l'ignorance et des vices, nettoyons notre âme, de crainte que nos passions ne se déchaînent à l'improviste ou que notre raison sans méfiance ne se mette parfois à délirer.

Alors, dans notre âme convenablement disposée et purifiée, nous verserons la lumière de la philosophie naturelle, pour finalement la rendre parfaite par la connaissance des choses divines.

Et pour ne pas nous contenter de nos propres auteurs, consultons le patriarche Jacob, dont le portrait sculpté brille au siège de la gloire. Il nous instruira, le très sage Père, qui dormait dans le monde d'en bas et veille dans celui d'en haut.

Mais c'est d'une manière figurée (car tout leur était donné par figures) qu'il nous enseignera qu'une échelle, prenant appui sur le sol tout en bas, se dresse jusqu'au faîte du ciel, divisée en une série de multiples échelons; au sommet se tient le Seigneur, et les anges contemplateurs la parcourent en montant et en descendant tour à tour, alternativement.

Si nous devons nous appliquer à faire de même, nous qui aspirons à la vie angélique, irons-nous, je vous le demande, poser sur les échelles du Seigneur un pied souillé ou des mains malpropres ?

Il est sacrilège, selon les mystères, que l'impur entre en contact avec le pur. Mais de quels pieds s'agit-il ? de quelles mains ? Il s'agit bien sûr du pied de l'âme: c'est-à-dire de cette partie très méprisée qui s'appuie sur la matière comme sur la surface du sol, autrement dit de la faculté nutritive et alimentaire, foyer de la sensualité et principe de la mollesse voluptueuse.

Quant aux mains de l'âme, pourquoi ne pas voir en elles la fureur qui, alliée aux appétits, combat pour eux et s'empare avec rapacité, sous la poussière et le soleil, des proies dont ils se repaîtront en sommeillant à l'ombre ?

Ces mains, ces pieds, autrement dit toute cette partie sensuelle en quoi réside l'attrait du corps et qui immobilise l'âme en lui serrant le cou (comme on dit) lavons-les dans la philosophie morale comme dans l'eau vive, de crainte d'être chassés de l'échelle pour cause d'impiété et de souillure.

Mais cela ne sera pas encore suffisant, si nous voulons être les compagnons des anges qui parcourent l'échelle de Jacob: encore faut-il au préalable l'aptitude et la disposition nécessaires pour avancer selon les règles de degré en degré, pour ne jamais nous écarter de la voie qu'indique l'échelle et pour effectuer des parcours dans les deux sens.

Lorsque nous y serons parvenus par l'art du discours ou du calcul, animés désormais de l'esprit des Chérubins, philosophant le long des degrés de l'échelle, c'est-à-dire de la nature, pénétrant toutes choses depuis le centre jusqu'au centre, alors nous pourrons tantôt descendre en démembrant avec une force titanesque l'un dans le multiple, tel Osiris, tantôt monter en rassemblant avec une force apollinienne le multiple dans l'un, comme s'il s'agissait des membres d'Osiris - jusqu'au moment où, nous reposant enfin dans le sein du Père, nous atteindrons à la perfection grâce à la félicité de la connaissance divine.

Interrogeons aussi Job, le juste, qui conclut une alliance avec le Dieu de vie avant de recevoir lui-même la vie; demandons-lui quelle est, parmi les dizaines de centaines de milliers de vertus qui se tiennent auprès de lui, la vertu que le Dieu suprême désire le plus. Il ne manquera pas de répondre que c'est la paix, conformément à ce qui est écrit dans son livre: « Lui qui fait la paix au plus haut des cieux ».

Et puisque l'ordre intermédiaire traduit pour les êtres inférieurs les avertissements de l'ordre supérieur, le philosophe Empédocle traduira pour nous les paroles du théologien Job.

Il nous donne à entendre qu'en notre âme se trouvent deux natures, dont l'une nous permet d'être élevés vers les choses célestes, tandis que l'autre nous précipite vers les régions infernales, suivant une procédure litigieuse ou amicale, belliqueuse ou pacifique - comme l'attestent ses poèmes, où il se plaint d'être en proie aux litiges et à la discorde, pareil au fou fuyant les dieux et ballotté en haute mer.


Un autre extrait

« jusqu’à ce que, touchés enfin d’une ineffable charité, comme embrasés (quasestro perciti, que Boulnois traduit par : transpercés par l’orgasme) mis hors de nous-mêmes comme des Séraphins ardents et emplis de la présence divine, nous ne soyons plus nous-mêmes mais Celui qui nous a faits. »

Quelques routes vers d'autres extraits relatifs à la béatitude, au nirvana, à l'extase : Althusser, Averroès, Épicure, Janet, Kant, Rogue, Sankara, Sikhs, Van Ruysbroeck, Spinoza, Stein, Jean-Jacques rousseau,Valladier, Rousseau.

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Jean Pic de la Mirandole naît à Fossa, à proximité de Modène. Il est le plus jeune fils de la famille des comtes de Mirandola et de Concordia, seigneurs féodaux d'un petit domaine dans la région d'Émilie-Romagne. Enfant précoce doué d'une mémoire stupéfiante, il fait très jeune des études en latin, peut-être même en grec. Sa mère le destinant à l'Église, il est nommé protonotaire apostolique à l'âge de dix ans, et va étudier le droit canonique à Bologne en 1477.

Quand sa mère meurt subitement deux ans plus tard, Pic renonce au droit canonique pour entreprendre des études de philosophie à l'Université de Ferrare. Durant un bref séjour à Florence, il fait la connaissance d'Ange Politien, du poète de cour Girolamo Benivieni et probablement du jeune moine dominicain Savonarole. Il restera toute sa vie très attaché à ses trois amis, y compris à Savonarole, au tempérament ascétique et violemment anti-humaniste. Pic fut probablement l'amant de Politien

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