BEATITUDE,
NIRVANA, EXTASE.
INTRODUCTION
Quant l'être humain parvient à positionner son esprit « antérieurement à toute détermination de lui-même
par lui-même, hors de tout signe, concept, jugement, choses
qui sont de la pensée à propos de l'existence, mais
qui ne sont pas de l'existence», selon une définition proposée par l'existentialisme,
il serait selon moi en état de béatitude, de nirvana, d'extase...
Jaspers appelle cet état «prédéterminisme
transcendantal» et Bergson «donnée immédiate».
Il s'agit d'abolir la distinction du
sujet et de l'objet. De communier par cette indétermination,
avec la conscience de l'univers, accéder à cet état
ou l'individu fait bloc avec le tout dit Jaspers
Les expérience mystiques désignent un mode de connaissance
expérimentale et concrète de l'absolu.
Toutes les
religions, les spiritualités et les philosophies du monde traitant de l'extase, peu importe du terme employé,
décrivent les mêmes phénomènes
(paix intérieure, équilibre, joie intense, plénitude ...) les mots pour décrire les sensations ressenties lors de ces expériences sont toujours du même
registre (contact, présence, fusion etc) et les moyens d'y parvenir
de deux sortes :
- Soit à travers une ascèse, une discipline ou la volonté
conduit à un renoncement permettant la conquête des
affects, des pulsions, des sentiments.
- Soit involontairement, accidentellement si l'on peut dire, et qui peut être nommé suivant les convictions de l'observateur ; Grâce, pathologie .
Dans tous les cas il y a perte systématique d'ego.
Voici quelques textes à propos du bonheur absolu, de la
béatitude, du nirvana de l'extase ...
AVERROES
Le grand commentaire sur la Métaphysique explique que les
substances séparées – et l’intellect agent
en est une – peuvent être connues intellectuellement
par nous, bien que ce soit difficile. La «jonction»
nous unit donc à l’intelligible pur: C’est alors
«la béatitude», «le grand but, l’immense
bonheur»; l’homme en cette situation fait le lien entre
l’actualité de l’intelligible et le sensible,
puisque c’est en pensant ce dernier qu’il s’est
élevé «de perfection en perfection, de forme
en forme». Averroès va jusqu’à dire que,
selon Thémistius (IVe s.), il est alors «assimilé
à Dieu en ce qu’il est et connaît tous les êtres:
car les êtres, et leurs causes, ne sont que la science de
Dieu». Non que pour Averroès l’intellect agent
soit Dieu, mais la jonction à cet intellect élève
l’homme au niveau des substances séparées et
de l’intelligible pur. Si l’on peut parler ici de mystique,
c’est en un sens bien particulier, en rappelant qu’Averroès
critique les soufis pour avoir négligé la voie spéculative,
et qu’inversement il place la béatitude dans la perfection
du savoir: on est alors tenté d’évoquer Spinoza.
Mais surtout, dans sa Découverte de la méthode, Averroès,
rencontrant le problème de la vision de Dieu, le résout
comme il résout toutes les questions de ce genre: le Coran
et le Prophète nous ont appris que Dieu est lumière;
les esprits simples comprennent qu’ils verront Dieu comme
on voit le Soleil, et les savants que la béatitude est accroissement
du savoir (cela complète et nuance ses premiers exposés
sur ce thème). Ainsi ce dernier exemple montre à nouveau
que, pour Averroès, la félicité suprême
se formule aussi bien en termes empruntés à la révélation
que dans ceux de la philosophie d’Aristote, selon deux modes
distincts et qui doivent le rester.
KANT, EPICURE, SPINOZA ...
Cette relativité du bonheur pose le problème de la
béatitude, qui est le bonheur des sages et dont la tradition
philosophique semble bien faire un absolu. Quelle différence
alors entre la béatitude et ce que nous appelons ici la félicité?
Il s'agit, dans les deux cas, d'absolus, si l'on veut, en ceci qu'ils
ne peuvent être augmentés. Mais l'absolu de la félicité
est un absolu quantitatif (c'est un maximum, comme dit Kant, de
bien-être ou de plaisirs), notion contradictoire et impossible
à vivre, alors que la béatitude est un absolu qualitatif
ou, mieux (car ce n'est pas non plus un maximum intensif), spirituel:
s'il ne peut être augmenté, ce n'est pas qu'il est
le plus grand possible mais qu'il n'est plus de l'ordre, au contraire,
d'une grandeur. L'ataraxie, chez Épicure, n'est pas un maximum
mais un équilibre; la béatitude, chez Spinoza, n'est
pas un maximum mais une perfection. C'est pourquoi elles ne peuvent
être augmentées, et c'est ce qui les distingue en effet
du bonheur ordinaire (qui est toujours un plus ou moins de bonheur).
Le bonheur, disait par exemple Épicure, peut être
de deux sortes: ou bien il est suprême et ne peut être
augmenté, comme celui dont jouit un dieu, ou bien il est
susceptible d'être augmenté ou diminué
(d'après Diogène Laërce, X, 121). Le premier
bonheur est celui des sages, et c'est ce qu'ils appellent la béatitude.
Le second est celui de tout un chacun (donc du sage aussi), et c'est
ce qu'on peut appeler bonheur strictement. Ils se distinguent moins
par la grandeur que par la pureté, la paix, l'harmonie: la
béatitude n'est pas plus compliquée mais plus simple
que le bonheur; ce n'est pas un bonheur infini, c'est un bonheur
pacifié.
Mais la béatitude se distingue surtout du bonheur par son
rapport au temps ou, comme dirait Spinoza, à l'éternité.
On ne peut résumer ici le livre V de l'Éthique, qu'il
faudrait citer en entier. Toute chose, y montre Spinoza, peut être
conçue de deux manières, selon qu'on la considère
dans le temps ou dans l'éternité. C'est le cas aussi
du bonheur. En tant qu'il est conçu dans le temps, le bonheur
est changement, et l'on nous dit heureux ou malheureux suivant
que nous changeons en mieux ou en pire (Éthique , V,
39, scolie). Cela suppose naturellement une comparaison entre deux
moments successifs et, par là, l'espérance et la crainte.
Être heureux, dans le temps, c'est toujours espérer
l'être ou craindre de ne l'être plus, et c'est pourquoi
le bonheur n'est jamais parfait (on espère toujours l'augmenter,
on craint toujours de le perdre ... ); c'est pourquoi, même,
il n'est jamais là: le temps qui le contient nous en sépare,
l'imagination qui le vise nous en prive. Tout bonheur, en ce sens,
est imaginaire (c'est l'imagination de la joie possible), et réel
seulement en tant qu'imaginaire. La béatitude, au contraire,
serait un bonheur vrai, c'est-à-dire éternel (la vérité
l'est toujours) et se déployant non dans l'imagination du
passé ou de l'avenir, mais dans la nécessité
du présent. C'est moins un autre bonheur que le bonheur même,
vécu et pensé en vérité: non plus l'imagination
de la joie possible, mais la connaissance vraie (éternelle)
de la joie réelle.
Cette joie réelle, pour Spinoza, ne va pas sans amour. Qu'est-ce
en effet qu'aimer? C'est se réjouir, explique Spinoza, à
l'idée de quelque chose: L'amour est une joie qu'accompagne
l'idée d'une cause extérieure (Éthique
, III, déf.6 des affections). Cette définition, si
elle paraît abstraite, rencontre pourtant l'expérience
commune: dire à quelqu'un je suis joyeux à l'idée
que tu existes, c'est bien lui déclarer son amour.
Mais, d'ordinaire, nous sommes surtout joyeux - encore n'est-ce
vrai, le plus souvent, qu'en imagination - à l'idée
de posséder l'autre (auquel cas ce n'est pas lui que nous
aimons mais sa possession) ou bien d'en être aimé (auquel
cas ce n'est pas lui que nous aimons mais son amour), et c'est ce
qu'on appelle la passion, toujours égoïste, toujours
narcissique, et promise à l'échec seulement: on ne
peut posséder personne, ni être aimé jamais
comme on le voudrait, et c'est la seule déception peut-être
à laquelle on ne s'habitue pas. L'amour, au contraire, le
véritable amour (celui qui est amour non de soi, mais de
l'autre), est généreux toujours: il ne manque de rien
(il est désir non de ce qui n'est pas, mais de ce qui est),
il ne demande rien (puisque rien ne lui manque), il n'espère
rien ... Ce n'est pas l'éros de Platon mais la philia d'Aristote
ou d'Épicure, l'agapè de Jésus ou de saint
Paul (1 Cor., XIII), bref cet amour que les scolastiques appelaient
non de concupiscence, mais d'amitié, et c'est bien le nom
en effet qui lui convient. L'amant veut posséder l'aimé,
et souffre de ne le pouvoir, puis s'ennuie de l'avoir pu ... L'ami
véritable se réjouit au contraire non de posséder
ses amis (il sait bien que c'est impossible, que l'amitié
n'illumine jamais que la solitude), pas même d'en être
aimé (voilà longtemps qu'il n'y tient plus, qu'il
est libéré de ce petit commerce des sentiments), mais
qu'ils soient. Comment, sauf à aimer des cadavres, en serait-il
privé? Sa joie n'est pas une caractéristique de son
amitié, mais sa définition même.
NIRVANA
Le nirvana est appelé incomposé (asamskrta ), c’est-à-dire
absolu, ni causé ni conditionné, dépourvu de
naissance et de cessation, de transformation et de durée,
car il échappe à la grande loi de l’impermanence
à laquelle sont soumis tous les êtres et toutes les
choses, lesquels sont par nature composés (samskrta ). Il
ne peut donc être classé dans aucune des catégories
où la doctrine bouddhique range ceux-ci; il n’est ni
matière ni pensée, ni bon ni mauvais, sans rapports
avec les vices ni avec les vertus, situé au-delà des
étages les plus élevés, les plus subtils qu’on
puisse atteindre par les méditations et les exercices analogues,
en dehors de l’univers sans bornes où vivent les êtres,
les dieux comme les hommes, en dehors même du temps, car on
ne peut dire qu’il soit passé, présent ou futur.
Il est appelé l’autre rive, l’île, le refuge,
l’abri, la protection, la sécurité, la quiétude,
l’état où l’on est délivré
de la douleur, de l’affliction, du désir, des impuretés ...
Il est encore appelé l’immortel (amrta ), le but suprême,
la fin, l’état excellent, extraordinaire, merveilleux,
subtil, très difficile à voir, invisible aux yeux
des hommes ordinaires. Le nirvana apparaît comme un état
de béatitude imperturbable où il n'y a rien de ce
qui appartient à notre monde et aux êtres qui le peuplent,
un état hors de l'espace et du temps que le bouddhisme concevait
pourtant, en fait, comme infinis l'un et l'autre.
Cette béatitude est-elle la sérénité
dont jouit ici-bas le saint qui s'est complètement délivré
de ses passions et de ses erreurs, en attendant la fin de sa dernière
existence? Il est évident que cette sérénité
n'est pas aussi totale ni aussi continue qu'il pourrait l'espérer
puisqu'il demeure soumis aux peines et aux souffrances inhérentes
à la vie humaine, maladies, accidents, vieillesse, déceptions,
chagrins, comme le montrent abondamment les textes canoniques racontant
la vie du Bouddha et de ses meilleurs disciples. Cette béatitude
est-elle atteinte seulement après la mort, après l'extinction
complète? Mais, on l'a vu, elle ne peut être,
en toute logique, que l'anéantissement total du saint, qui
ne peut donc plus goûter une telle béatitude non plus
qu'aucun autre sentiment.
Cette dernière objection est cependant repoussée par
les bouddhistes, qui se fondent sur certains sermons où le
Buddha déclare qu'on ne peut absolument rien dire de celui
qui s'est complètement éteint, qu'aucun
mot ne permet de le désigner, qu'on ne peut prétendre
ni qu'il existe, ni qu'il n'existe pas, ni qu'il existe et n'existe
pas tout à la fois, ni nier, conjointement, qu'il existe
et n'existe pas. Comment interpréter alors de telles paroles,
contraires à toute logique? Les adversaires et les défenseurs
du bouddhisme, aujourd'hui comme dans l'Antiquité, en Occident
comme en Orient, ont proposé des explications très
différentes, dont on peut résumer ainsi les principales.
Selon les uns, le Buddha savait très bien que ce nirvana
était l'anéantissement complet; toutefois, pour ne
pas effrayer ses disciples, il a voulu le leur cacher en tenant
des propos sibyllins mais rassurants. Selon d'autres, le Bienheureux
n'aurait rejeté toutes les thèses d'ordre métaphysique,
en particulier celle de l'existence du soi (atman )
et celle de l'existence du saint après l'extinction
complète, que pour détourner ses disciples des
vaines spéculations et pour les aider à se détacher
de toutes les passions fondées sur de telles croyances, égoïsme,
désir, haine, orgueil ... On ne pourrait donc pas lui attribuer
vraiment l'idée que le soi n'existe pas ni la
thèse du nirvana pur néant. D'après certains,
le Buddha admettait un principe personnel très subtil, immuable
et éternel, qui, après avoir traversé la longue
série des transmigrations, goûte enfin la béatitude
de la Délivrance. Mais pour d'autres, le nirvana atteint
par le saint après sa dernière existence serait un
état de béatitude sans fin, inconcevable et ineffable,
au-delà des limites que peut toucher la pauvre raison humaine,
là où les notions d'existence et de néant n'ont
plus aucun sens.
SPINOZA
Il n’y a pas de différence entre liberté et
béatitude. La liberté comme joie et perfection souveraine
est béatitude parce que, ainsi que le recherchait le Traité
de la réforme de l’entendement , elle est permanente
et continue. La béatitude est donc, comme liberté
et joie, le salut même: c’est la plus haute perfection,
la plus haute joie et la plus solide des réalités.
C’est pourquoi elle est le plus haut contentement de l’esprit
et du désir: l’acquiescientia in se ipso , à
la fois satisfaction de soi, accord avec soi-même et le monde,
et repos actif en soi-même.
Au cœur de la béatitude, qui est joie par la perfection
unifiée du connaître et de l’agir, la substance
totale devient substantialité vécue, ou existence
substantielle: c’est l’acquiescientia in se ipso.
Il n’y a pas de devenir de Dieu ni de dialectique de la Substance,
c’est-à-dire du monde, mais il y a un progrès
de la réflexion (Spinoza définit très explicitement
une méthode réflexive ) et un mouvement de la connaissance
qui conduit le sage, grâce à la connaissance par concepts
du deuxième genre, de l’ignorance imaginative du premier
genre à la sagesse intuitive du troisième genre, qui
est à la fois Béatitude et Liberté, c’est-à-dire
existence adéquate en acte et libre joie.
Mais l’existence joyeuse et libérée du sage
n’est pas extérieure à la Nature ni par conséquent
à Dieu. C’est donc à tort que la métaphysique
allemande (Schelling, Hegel, Schopenhauer) reproche au Dieu de Spinoza
d’être une substance morte, sans mouvement ni désir.
C’est le contraire qui est vrai. Dieu, du Ier au Ve livre,
est la puissance même de la Nature, c’est-à-dire
à la fois son éternité et son effort actuel
pour persévérer dans l’être, comme le
révèle le conatus humain qui fait du désir
l’essence de l’homme.
Non seulement le Dieu Nature est puissance active infinie (manifestée
par la Nature et son déploiement), mais il est encore Pensée
et Réflexion: l'entendement de Dieu n’est que la totalité
des entendements finis et par eux l’Être se pense. C’est
pourquoi l’Atour Intellectuel de Dieu comme composante ultime
de la sagesse et de la plénitude en acte qu’on appelle
perfection est simultanément amour de l’homme pour
Dieu, amour de Dieu pour l’homme, et amour de Dieu pour lui-même.
Au plus haut niveau de la réflexion philosophique, quand
le sage accède à l’expérience de sa propre
liberté et de sa propre éternité, tout se passe
comme si Dieu, éternel pourtant, accédait lui aussi
à la béatitude, à la contemplation de soi-même
par la médiation de l’homme, c’est-à-dire
à la liberté et à la joie. Ce n’est là,
bien entendu, qu’une manière de parler en ce qui concerne
la Substance Une, mais c’est une réalité effective
en ce qui concerne la conscience que, par la philosophie, l’humanité
prend d’elle-même.
EDITH STEIN
Il existe un état de repos en Dieu, de totale suspension
de toute activité de l’esprit, dans lequel on ne peut
plus tracer de plans, ni prendre de décisions et même
faire quoi que ce soit, mais dans lequel, après avoir confié
tout son avenir à la volonté divine, on s’abandonne
à son propre destin. Moi, j’ai éprouvé
dans une certaine mesure cet état, à la suite d’une
expérience qui, dépassant mes forces, consuma totalement
mes énergies spirituelles et m’enleva toute possibilité
d’action. Le repos en Dieu, comparé à l’arrêt
de toute activité, faute d’élan vital, est quelque
chose de complètement nouveau et irréductible. Avant,
c’était le silence de la mort. A sa place apparaît
un sens de confiance profonde, de libération de tout ce qui
est préoccupation, obligation, responsabilité par
rapport à l’action. Et pendant que je m’abandonne
à ce sentiment, une vie nouvelle commence peu à peu
à me combler et, sans aucune contrainte de ma volonté,
à me pousser vers de nouvelles réalisations. Cet afflux
vital semble jaillir d’une activité et d’une
force qui n’est pas la mienne et qui, sans faire aucune violence
à la mienne, devient active en moi. La seule premisse nécessaire
à une telle renaissance spirituelle semble être cette
capacité passive d’accueil qui se trouve au fond de
la structure de la personne .
SIHKS
L'homme sera fidèle à sa foi s'il croit en
DIeu fait le bien
Au cœur de l’enseignement de Nanak le fondateur de la
religion Sikh, se trouve la foi en un Dieu unique, révélé
par sa création: le vrai Guru (satiguru ). Ce Dieu est tout-puissant
(samarathu ), infini (aparu ), éternel (akalu ), sans forme
ni attributs (nirankaru , niragunu ), inconnaissable et ineffable
(agahu , akathu ), omniprésent (bharapuri ). À la
fois extérieur à l’homme et présent en
lui, il peut lui manifester sa grâce (karamu , nadari ) et
le faire accéder ainsi à la vérité (saccu
).
Sans cette grâce, l’homme poursuit sa quête du
salut sous la direction de mauvais maîtres et en se livrant
à des pratiques qui, telles le yoga ou l’ascétisme,
le lie davantage encore à la roue de la transmigration. L’homme
ne peut se défaire de son illusion (maia ) concernant la
voie du salut et parvenir à la délivrance (mukati
) qu’en écoutant en son cœur la voix de Dieu,
appelée guru par Nanak, murmurer le mot (sabadu ). Ce dernier
lui révèle l’ordre divin (hukamu ), qui est
tout à la fois le principe de l’harmonie universelle
et l’indication d’un salut possible. Pour entendre cet
ordre, l’homme doit purifier sa propre essence spirituelle
(manu ), car son moi ; (haumai ) est prisonnier de la vie matérielle
et de ses fautes. Aussi Nanak lui propose-t-il une discipline (sañjamu
), qui n’a de valeur que dans un parfait amour de Dieu. Cela
consiste principalement en la remémoration (simarana ) et
la répétition (japu ) du Nom divin (namu ). L’homme
peut ainsi obéir à l’ordre, et s’élever
graduellement à travers cinq royaumes mystiques (khandu ).
Le dernier est celui de la vérité, et lorsque l’homme
y accède, son manu régénéré se
fond en Dieu dans une suprême béatitude (sahaju ).
SANKARA
Il n’admet qu’un seul Principe, le Brahman absolu des
Upanisad, défini par lui comme sat (existence), cit (conscience)
et ananda (béatitude). Cet Absolu est incommensurable, éternel,
indicible et insécable, dépassant infiniment ses manifestations
partielles, les dieux du panthéon brahmanique, Siva y compris.
On nous donne bien ce dernier comme la divinité d’élection
(ista devata ) de Sankara, mais ce ne peut être que sur un
plan inférieur et limité.
BHAKTI
La dévotion, ou bhakti , est une attitude religieuse qui
implique une relation d’amour personnel entre l’âme
individuelle et le seigneur suprême (Bhagavan ), l’Adorable.
C’est aussi un mouvement religieux riche et complexe qui a
reçu une réponse enthousiaste de la part de ceux à
qui il s’adressait : les basses castes (sudra ) et les femmes,
écartés de la révélation védique.
C’est un chemin ouvert à tous, une voie facile qui
mène à la béatitude de l’union avec le
bien-aimé divin. Ceux qui chantent cette dévotion
sont les poet-saints, les alvar ou nayan Nar du pays tamoul, les
sant du nord de l’Inde et du pays mahratte. Souvent pauvres
artisans de basse caste, parfois ignorants, ils mènent une
vie austère et laïque, et contrôlent leurs passions
par l’invocation et la contemplation intérieure du
nom divin qu’ils chantent indéfiniment. La soif brûlante
de la présence du Bien-Aimé, jamais éteinte,
leur tient lieu d’ascèse. Kabir décrit le sant
comme l’homme parfait, qui a fait l’expérience
du divin, sur qui la maya n’a plus d’emprise et qui
triomphe de la mort.
ALTHUSSER
Au capitalisme, figure laïque de l’enfer, succederait
le communisme représentation messianique du Paradis retrouvé.
Communisme où se réalisent la;communion (jeune Marx)
de l’homme avec l’homme et la fin de l’aliénation
– selon une adéquation religieuse (car parfaite) entre
l’être et le devenir, la morale et la politique, le
désir et le réel. La fin programmatique de la lutte
des classes s’identifie à la fin problématique
de toute contradiction. La tragédie qu’est l’histoire
humaine est censée déboucher sur la béatitude
de la reconnaissance universelle . L'égalité et la
paix unvierselle que promet le communisme est bien le fonctionnement
vers lequel nous allons, mais pas à travers le concept de
dictature du proletariat (qui maintient encore des clivages), ni
celui de dictature de l'organe du parti tel qu'il a fini par se
produire dans l'ex URSS (parce que ce systeme n'a pas tenu compte
de la nature humaine) ni avec l'athéisme (veritable cause
de la chute du communisme qui s'est mis à dos le christiannisme,
alors que le communisme était la continuation laicque du
christianisme), mais avec l'idée pure d'égalité,
systeme qui émergera naturellement lorsque la conscience
de l'humanité sera prête pour ça.
Quelques observations médicales à propos
des état extatiques.
BÉATITUDE SELON JANET
Les états de béatitude et d'extase ont été
également étudié du point de vue pathologique
entre autre par Jules Janin, en voici quelques extraits,
Pour comprendre les termes employés par Janin à propos
des états extatiques (malades, maniaques, asthénies
idiots déments etc) nous devons resituer ce texte dans son
contexte médical et dans sa période historique (les
années 20) mais il est intéressant de remarquer tout
de même, la façon dont la béatitude et l'extase
est étudiée dans ce que nous pouvons appeler le début
du pur pragmatisme, et dont nous sommes sans doute à l'apothéose
et à l'orée de l'achèvement.
Les idiots et les déments béats ne font plus rien
il ne s'occupe plus de rien : on a souvent remarqué depuis
Esquirol leur indifférence à toute influence extérieure.
Qu'on leur parle, qu'on les touche, qu'ils soi-même exposé
à la pluie, au froid ou à la chaleur, il ne bouge
pas et sourit toujours (Janin compare cet état à la
prise de kif ou d'opium ou à l'ivresse du haschisch, et i
il serait intéressant d'analyser les raisons de la coïncidence
occidentale entre la progression du nihilisme pragmatisme et la
progression de la consommation des produits beatifiants)
Peu à peu les actes se restreignent et le malade, à
peu près immobile, n'exprimant plus guère de délire
compliqué, continu a sourire, à se déclarer
satisfait et heureux à propos de tout. Un de mes malades
présentait au début des réactions de triomphe
magnifique à propos de petits actes réels (parce qu'il
s'était fait couper les cheveux ou parce qu'il avait acheté
une boite de sardines) ; plus tard, il restait immobile et rayonnant
et, quand on l'interrogeait, il répondez simplement : je
suis heureux parce que je suis beau. Comme un des malades de Mignard,
qui manifestait une grande joie parce qu'un objet était tombé
devant lui et répétait : quel bonheur, il est tombé
! il voyait tout en beau, il était le plus souvent bienveillant
avec tout le monde est approuvait tout, même quand ils ne
comprenaient pas. Cet optimisme tranquille se répand en idées
niaises et mal systématisées : la béatitude,
disait Mignard, fleuri sur des décombres.
Cet état se rencontre souvent chez les idiots et l'action
de Mignard est restée classique. (Beaucoup présente
une satisfaction chronique sans trace d'excitation physique ou intellectuelle,
ils approuvent tout, ils sont doués content, amusé
de n'importe quoi ... . Il répète que tout est bon,
que tout va bien et ne désire rien changer ... . Il reste figé
dans une attitude béate avec un demi sourire, la tête
basse, les épaules tombantes, les bras ballants, les genoux
écartés, les pieds reposant mollement sur le bord
externe et ne bouge guère, il se contente vraiment de peu.
Le même sentiment de béatitude se rencontre fréquemment
au cours des névroses et en particulier dans l'épilepsie.
Mahomet y fait allusion quand il dit avoir visité toutes
les demeures à la fois en moins de temps qu'il n'en faut
pour vider une bouteille d'eau.
M. Th Thouless dans ses études sur la psychologie de la
religion, rappelle de beaux exemples de cette béatitude épileptique.
Dans un moment très court avant l'accès extatique,
le cœur, l'esprit, le corps semble céder à la
forcer à la lumière, la pensée est remplie
de joie, d'espoir, toutes les anxiétés s'effacent ...
Ce sont des moments d'extrême conscience de soi-même
de conscience d'une vie plus intense ... Le malade peut dire avec
pleine intelligence de ses paroles, je donnerais toute ma vie pour
un de ces instants car il vaut une vie entière.
Ces rêves variés sont surtout caractérisés
par le sentiment de bien-être et de béatitude : la
malade ne sent plus aucune attache terrestre, elle croit voler en
l'air ... ... .elle restait plusieurs heures inertes, pâle,
avec une respiration ralentie et se réveillait en gémissant,
(parce que, disait-elle, on l'a tirait d'un grand bonheur et de
rêves délicieux
Les sentiments de stupéfaction sacrée qui causent
un bonheur infini ... les sensations sublimes et solennelles de Jean
qui tout à coup comprend bien des choses et qui a un sentiment
de bonheur jamais éprouvé ... Ce sont des impressions
sublime qui prouvent l'existence de l'âme dans le corps.
Peut-on parler d'état maniaque quand on voit Madeleine garder
une immobilité de statue pendant deux ou trois jours ?
Même si nous considérons le délire, nous trouvons
qu'il a un contenu bien singulier et sur un certain point tout à
fait différent du contenu des délires de jubilation.
Dans ceux-ci, les malades, comme Alexandre, sont puissants dans
le monde où nous sommes : ce qu'il possède ce sont
des milliards en francs et même en dollars, ils sont des généraux,
c'est-à-dire des puissants de ce monde. Les béat au
contraire sont indifférents aux choses de la terre et aux
actions qui ont des conséquences dans ce monde. Madeleine,
pendant l'extase, ne sent pas les affronts faits à sa réputation
matérielle. Jamais elle ne parle de fortune pour elle ou
pour sa famille est cependant dans sa vie réelle et dans
son état d'équilibre elle se préoccupe énormément
des questions d'argent et voudrait même en gagner un peu pour
aider les siens.
Sans doute il y a dans la béatitude de temps en temps des
mots crus qui semblent bien se rapporter a des personnage en chair
et en os. Beaucoup ont défendu les mystiques en disant que
ce sont là des abus de langage et que les extatiques sont
bien forcés d'employer le langage vulgaire qui est fait pour
des corps matériels. Madeleine à un peu raison quand
elle expliquaient ses amours sensuels : (mon amour pour toutes les
créatures à changer de forme, c'est spirituellement
que je les jette avec moi dans l'océan spirituel où
ils est si doux de s'abîmer. Sans doute, dans mes transports,
je vous parle de danser, mais c'est une danse spirituelle que vous
ne pouvez voir, c'est une danse qui est une prière car elle
est toute spirituelle. Nous trouvons Madeleine égoiste quand
elle refuse un geste pour rendre service à une amie d'enfance,
mais c'est que nous restons plongé dans le monde matériel
où elle n'est plus : elle répond qu'elle aime cet
ami spirituellement et que cet amour spirituel ne réclame
pas les mêmes gestes.
Il ne faut pas oublier que les mêmes caractères se
retrouvent dans toutes les béatitudes, même quand le
contenu des délires n'a aucun caractère religieux.
Les idées sociales et politiques de certains extatiques sociaux
sont faites pour une société idéale et non
pour les hommes réels
CUVILLIER
Il existe un type de joie, la joie passive, qui se manifeste non
plus par l’exubérance, mais par le calme et la détente.
C'est la paix intérieure de l'âme qui a surmontée
le doute et l'inquiétude. A un niveau plus élevé,
c'est l'extase des mystiques qui se caractérise par un état
de béatitude tout spécial accompagné du sentiment
de l'union avec Dieu. c'est aussi parfois l'état de certains
malades de ceux qu'on appelle béats, et qui consiste selon
Janet, en « un sentiment de joie tout à fait complet
avec oubli de la réalité » : les déments
béats ne font plus rien et ne s'occupe plus de rien, il ne
bouge pas et sourit toujours ».
LES ETATS DE CONSOLATION ET LES EXTASES (toujours JANET)
On peut désigner sous le nom d'état psychologique
un ensemble de conduites qui occupe un certain temps et qui présente
des caractères particuliers apparaissant régulièrement
dans le même état et disparaissent dans les autres.
L'état psychologique le plus remarquable de notre malade,
celui qui ressemble le moins aux états que l'on observe d'ordinaire,
est celui qu'elle désigne sous le nom d'état de consolation,
et dont une forme particulière correspond à ce que
l'on appelle d'ordinaire l'état d'extase : c'est par l'étude
de cet état que nous commencerons notre analyse. On pouvait
l'observer dès le premier jour quand on voyait Madeleine
rester absolument immobile pendant des heures, les bras en croix,
avec le sourire aux lèvres et quand on l'entendait murmurer,
après un réveil difficile, qu'elle avait contemplé
des tableaux magnifiques et nagé dans un océan de
délices. Sous différentes formes et à différents
degrés cet état se reproduisait très souvent
et durait quelquefois des semaines entières, sur- tout pendant
les premières années de séjour à l'hôpital.
I. Les divers degrés des états de consolation.
D'une manière générale, l'état que
nous considérons présente trois caractères
généraux :
le mouvement des membres, ou mieux, l'action qui se manifeste extérieurement
par le mouvement des membres et par la modification apportée
aux objets extérieurs est énormément réduite;
l'action psychologique interne, constituée par les paroles
intérieures, les attitudes intérieures qui donnent
naissance aux pensées et aux images présente au contraire
un développement considérable;
dans ces états domine constamment un sentiment de joie profonde
ainsi que tous les sentiments optimistes qui l'accompagnent et qui
donnent aux pensées un ton particulier.
L'ouvrage récent de M. de Montmorand, Psychologie des mystiques,
1920, p. 149-157 distingue l'état de quiétude où
les membres sont engourdis, Ia langue embarrassée, l'état
d'union où les défaillances physiques s'accentuent,
où l'âme est morte aux choses du monde: Dieu
la rend comme hébétée, afin de mieux imprimer
en elle la véritable sagesse
I'extase proprement dite où l'immobilité du corps
est complète, quoique l'esprit reste actif, le ravissement
dans lequel la ligature des sens fait cesser toute relation avec
le monde extérieur: Quand le ravissement est complet,
disait sainte Thérèse, il n'y a plus de notre part
aucun acte, aucune opération la conscience semble anéantie
comme le mouvement du corps
Madeleine présentait tous les degrés possibles de
ces états et or pourrait facilement préciser chez
elle un grand nombre de forme! particulières des consolations.
En admettant qu'il s'agit uniquement de degrés et que bien
des formes intermédiaires se présentent, je distinguais
chez elle trois degrés principaux de! consolations, les recueillements,
les extases et les ravissements.
Dans le premier degré, Madeleine restait le plus souvent
assise ou agenouillée et ne remuait guère spontanément.
Mais elle réagissait encore assez régulièrement
à la plupart des stimulations extérieures; il suffisait
qu'une malade ou une infirmière lui demandât quelque
chose pour qu'elle fit l'action lentement, mais assez correctement
ou pour qu'elle répondit d'une manière juste, quoique
d'une voix très basse. La faiblesse des mouvements pendant
l'état de recueillement est curieuse : Madeleine semble avoir
de la peine à se tenir debout, elle se plaint quand la consolation
est terminée d'avoir eu les jambes et les bras comme
des paquets de chiffons . C'est surtout la parole qui manifeste
cette faiblesse, car dans ces états, la malade semble tout
à fait aphone. Déjà au début des consolations
elle commence à perdre la voix et c'est un signe annonçant
que l'état pénible dans lequel elle se trouve, va
prendre fin, et que l'extase est proche. Cette aphonie persiste
encore à la fin des consolations quand l'état d'extase
a disparu : Madeleine parle encore très bas et se sent même
gêné est ridicule de ne pouvoir répondre plus
haut. Elle se rappelle cette période elle demande :
est-ce qu'un soufflé donné à propos, ne me
ferait pas parler plus haut ? Souvent cet aphonie se prolonge
huit ou dix jours une fois elle a duré plus d'un mois. Pendant
cet état de recueillement les yeux sont ordinairement ouverts.
Mais souvent elle présentent un certain degré de ptosis
: elle ne peut ouvrir les yeux complètement, elle nous regarde
et elle lit à travers une petite tente entre les paupières
mi-closes. Elle marche alors en relevant un peu la tête :
cette petite lueur m'éclaire suffisamment .
Elle est restée ainsi une dizaine de jours complètement
aphones et à demi aveugles : puis d'un coup, dit-elle,
il me semble qu'un bandeau se lève, je puis regarder droit
devant moi et en même temps je peux parler haut . Quel
que soit l'intérêt de ces parésies apparentes,
il ne faut pas oublier que dans ces recueillements, les mouvements
indispensables peuvent cependant être exécutés.
Ces petits états de recueillement peuvent passer à
peu près inaperçus surtout quand ils sont courts et
la vie extérieure reste correcte. Comme Madeleine l'écrit
dans ses mémoires : L'extase peut devenir moins visible
aux regards humains et elle est pourtant profonde avec beaucoup
de belles pensées et une joie intense. Je comprends par là
comment dans l'Evangile, on ne dit absolument rien des extases de
la Sainte Vierge et de saint Joseph qui pourtant vivaient sans cesse
avec leur Dieu. Bien que leurs cœurs fussent intimement et
très parfaitement unis dans un commun amour, leurs corps
cependant agissent, travaillent malgré les délices
que leur procurait la présence de leur divin Enfant dont
un seul regard eût dû les jeter dans le plus profond
des ravissements.
L'extase, au contraire, ne peut pas se dissimuler et madeleine
essayait, quand elle le pouvait, de ne pas s'abandonner ou de n'y
céder que la nuit, ou dans l'isolement. L'immobilité
en effet est absolument complète dans diverses positions,
soit dans l'attitude de la prière, les mains jointes en avant
de la poitrine, soit dans l'attitude fréquente de la crucifixion,
soit simplement dans l'attitude d'une personne profondément
endormie couchée sur le dos. Mais ce qui est important c'est
que la malade ne réagit plus aux stimulations banales, n'obéit
plus et ne peut être réveillée par personne:
ce n'est plus la faiblesse de l'action, c'est la suppression complète
de l'action. ,Nous verrons tout à l'heure une exception importante,
quand il s'agit de mes propres commandements. Toutes les fonctions
psychologiques internes sont conservées et très développées
et après le réveil, ou simplement quand l'extase diminuée
prend la forme du recueillement, Madeleine va pouvoir raconter ou
écrire tout ce qu'elle a pensé et les joies qu'elle
a ressenties.
Il existe certainement un troisième état qu'elle
appelle le ravissement dans lequel cette activité interne
paraît cesser, ou du moins il ne reste aucun souvenir de cette
activité. Quand Madeleine raconte les pensées et les
visions de l'extase elle s'arrête en disant: Ici je
ne sais plus, j'ai dû perdre conscience plus ou moins longtemps ...
Il y a des moments dont je n'ai aucune connaissance, où je
m'endors dans une délicieuse ivresse, où tout mon
être s'abîme dans un bonheur dont je ne puis rien dire ...
c'est une sorte de mort matérielle qui en tenant compte des
heures a probablement duré quatre heures.
Je dois cependant faire remarquer que je n'ai jamais moi-même
constaté l'existence de cet anéantissement complet.
Toutes les fois où j'ai trouvé Madeleine en apparence
très profondément endormie depuis longtemps, j'ai
toujours pu obtenir des réactions et vérifier plus
tard qu'elle avait conservé un souvenir exact de tout ce
que j'avais fait et dit. Il est probable que cet anéantissement
n'est jamais aussi complet que les malades ne se le figurent et
que l'on peut toujours par des excitations appropriées modifier
la profondeur de l'état de torpeur. Il est aussi probable
que, spontanément, la profondeur de l'engourdissement oscille
et que le malade ne conserve le souvenir que de quelques période
séparées les unes des autres par des lacunes :
Je suis comme un enfant dans les bras de sa mère qui de temps
en temps ouvre les yeux et goûte le bonheur d'être dorloté,
puis qui se rendort. Ainsi mon âme se rend compte de temps
en temps qu'elle est bien et qu'elle jouit de divines consolations,
puis elle retombe dans l'assoupissement de l'ivresse, elle se perd
dans le flots de la grâce ... Il arrive quelquefois que je
sors de ces état n'ayant qu'un souvenir vague, c'est celui
que j'étais avec Dieu
C'est précisément à cause de cette modification
facile du degré de la consolation que j'hésite à
étudier ces trois états séparément Madeleine
est dans un sommeil profond avec l'apparence du ravissement, ne
réagissant à aucune stimulation depuis plusieurs heures
, je lui dis sans élever la voix: Levez-vous et venez
avec moi ou, si elle semble ne pas entendre, j'emploie la
formule qui lui plaît et dont nous verrons la signification:
Demandez à Dieu qu'il vous permette de vous lever
et de venir avec moi . Après quelques moments elle
se lève avec lenteur, s'habille correctement et m'accompagne.
Pendant cette marche, elle évite correctement les obstacles
et si quelqu'un lui demande de passer par un endroit particulier
ou lui dit un mot, elle obéit et elle répond. Elle
a donc passé du sommeil plus profond à l'état
de simple recueillement. Inversement, si à ce moment je ne
lui parle plus, si je ne lui demande aucun mouvement, elle s'immobilise
de nouveau, cesse d'entendre les autres personnes et je vais être
obligé d'insister quelque temps pour la faire lever et retourner
à son lit, quelque fois pour aller plus vite je suis obligé
de la faire porter dans son lit. Elle est donc retombée du
recueillement à l'extase et au ravissement.
Elle sait elle-même qu'elle peut en augmentant ou en diminuant
les mouvements rendre l'état de sommeil plus ou moins profond.
Cette description est bien caractéristique.
Mes consolations sont en ce moment trop fréquentes
pour que je puisse dire leur nombre. II arrive quelquefois qu'elles
ont duré plusieurs jours sans interruption, même des
semaines. Alors je ne sais pas comment je vis ... Il me faut un grand
secours de la grâce pour continuer d'agir un peu quand même ...
Je lutte de toutes mes forces contre les états de sommeil
dans la journée Je me prive d'assister aux offices, d'aller
devant le Saint Sacrement parce que je suis alors trop exposée
à tomber dans ces états Ià J'évite d'être
tranquille quand je ne suis pas dans ma chambre et qu'il peut y
avoir des témoins, j'arrive ainsi a dominer ce sommeil et
à cacher mes impressions, mais les délices intérieurs
n'en sont pas moins de plus en plus grandes. Si je me sens un peu
à l'abri je cesse de me mouvoir, et je tombe tout de suite
dans un ravissement dont rien peut plus me tirer .
Ces états sont donc tous analogues, ce qui et important
c'est simplement l'Immobilité, la suppression de l'action
plus ou moins complète.
L'immobilité complète d'une extatique, si on étudie
le phénomène sous sa forme la plus typique, est vraiment
étrange et je comprends que les anciens observateurs en aient
été impressionnés. Quel que soit la position
adoptée ou la position dans laquelle l'extase complète
la trouver, qu'elle soit assise un pinceau à la main, les
yeux rivés vers une image commencée, ou agenouillés
en prière, ou dans l'attitude de la crucifixion, ou simplement
couché sur le dos, Madeleine garde d'une immobilité
de statut pendant des heures, quelquefois pendant un an ou deux
jours, une fois pendant deux jours et demis, plus de soixante heures.
Le visage immuable comme un masque de cire est immobile mais n'est
pas inerte car les traits ne sont pas détendus. Les yeux
ne sont pas toujours complètement fermés, il y a une
fente entre les paupières par laquelle n'apparaît pas
la sclérotique blanche, mais la pupille : ce sont des yeux
qui pourrait voir s'ils daignaient regarder. Le coin de l'œil
est légèrement relevé comme dans le rire, les
joues sont fermes. Les commissures des lèvres sont également
toujours relevées, les lèvres un peu serrées
sont portées en avant: c'est l'expression du sourire et c'est
l'expression du baiser. Madeleine le sait fort bien, car elle insistera
cent fois sur cette disposition de la bouche au baiser qu'elle sent
dès le début de la consolation: Je sens sur
ma bouche un perpétuel baiser .
Pour apprécier cette immobilité il faut noter les
mouvements d'ordinaire fréquents qui manquent totalement
pendant cette période d'extase: Madeleine ne présente
jamais ces petits mouvements spontanés ou d'apparence spontanée,
ces déplacements d'un membre, ces changements de côté
que l'on observe souvent même dans le sommeil prolongé
de la dormeuse Laetitia, d'elle-même elle ne bouge
pas le petit doigt . Elle ne réagit pas non plus aux
stimulations accidentelles qui viennent du monde extérieur.
Une mouche qui se promène pendant des minutes entières
sur son visage détermine bien de petites crispations locales,
de petits réflexes cutanés mais aucun mouvement de
la tête ou de la main pour la chasser. Le plus grand bruit
dans la salle n'a aucune influence. Une nuit de Noël, Madeleine
était en extase pendant que les malades avaient organisé
une petite fête, ni le bruit, ni les chants ne déterminèrent
le moindre mouvement.
Le plus intéressant c'est la résistance aux stimulations
faites intentionnellement pour la réveiller. Un soir, au
début du séjour de Madeleine l'hôpital, quand
elle n'était pas encore bien connue, les infirmières
ont été inquiétées par son attitude
et l'ont crue en danger en constatant cette immobilité absolue
depuis plusieurs heures, cette respiration lente à peine
perceptible, elles ont essayé de la réveiller, l'ont
secoué, lui ont flagellé le visage avec de l'eau froide
et elle non plus obtenir la moindre réaction. Cependant,
si on la pince fortement, on détermine quelquefois après
un certain temps, un petit mouvement de retrait du bras, mais c'est
tout l'on n'a pas cherché à déterminer des
douleurs plus fortes.
Si on cherche à déplacer les membres, les bras ou
la tête, car les jambes contracturées ne sont pas mobiles,
on peut observer deux cas différents. Quand les bras ont
déjà une position systématique et expressive,
par exemple quand ils sont dans la position de la crucifixion, ils
présentent une certaine résistance au déplacement
qui est facilement vaincue, mais dès qu'on abandonne le bras
dans une nouvelle position, il revient comme par élasticité
à la position initiale. Si, au contraire, les bras n'ont
pas au début de position expressive, s'ils reposent indifféremment
le long du Corps, on peut les déplacer facilement et alors
ils restent plus moins dans une imposition. Ils gardent la nouvelle
attitude mais d'une manière peu précise, les doigts
et la main retombant en partie tandis que le bras reste soulevé.
Cette nouvelle position persiste un certain temps, quelquefois plusieurs
minutes et le bras retombe lentement pour prendre sous l'action
de la pesanteur une position quelconque. Les mouvements d'oscillations
imprimés au bras ne persistent pas, le membre reste toujours
dans la dernière attitude quand on l'abandonne. C'est le
phénomène de la catatonie très caractéristique
chez Madeleine pendant les extases quand une personne quelconque
cherche à déplacer les membres inertes.
Non seulement Madeleine ne réagit pas aux stimulations extérieures,
mais il semble qu'elle a également cessé de réagir
aux stimulations internes déterminées par les divers
besoins de l'organisme. En temps normal, Madeleine a une alimentation
excessivement réduite, en rapport avec ses dispositions à
l'ascétisme et avec une diminution du métabolisme
dont on verra l'importance; mais tant que dure l'extase, même
pendant quarante- huit heures, elle ne prend aucune nourriture ni
aucune boisson. Quand une infirmière lui pince le nez, la
bouche s'entrouvre avec un certain retard et on peut glisser dans
la bouche une petite cuiller d'eau qui est très lentement
déglutie, à la deuxième ou troisième
cuiller la résistance s'accentue et il faudrait employer
la sonde, ce qui était d'ailleurs inutile. Les fonctions
d'excrétion sont supprimées. Madeleine qui est toujours
très constipée n'a aucune évacuation intestinale
non seulement pendant l'extase, mais pendant presque toute la période
de consolation. A la fin de l'extase, quand elle entre dans le simple
recueillement, elle se lève pour uriner. Mais pendant l'extase
proprement dite elle reste vingt-quatre heures et même quarante-huit
heures sans miction et elle ne perd jamais les urines dans son lit
comme le fait constamment Laetitia.
Il est intéressant de remarquer que les mouvements respiratoires,
si intimement associés avec l'activité musculaire
et cérébrale sont très nettement diminués.
Les graphiques nous montrent la respiration pendant la veille (figure
15) et pendant l'extase (figure 14). Le nombre des inspirations
passe de 16 à 12 ou à 10 par minute, l'amplitude des
mouvements surtout celle des mouvements thoraciques diminue. Il
y a fréquemment des pauses respiratoires d'une durée
de dix à trente secondes suivies de quelques inspirations
plus fortes. Cette diminution des mouvements respiratoires est accompagnée
d'une modification remarquable dans les échanges gazeux,
mais celle-ci n'est pas propre à l'extase, nous l'étudierons
à propos de l'évolution générale de
la maladie
Il est incontestable que les sensations élémentaires
ne subissent aucune modification intéressante pendant la
crise d'extase. La démonstration de l'intégrité
de toutes les perceptions est encore plus nette, si on examine les
souvenirs précis qui sont toujours conservés. Si on
examine le sujet pendant la crise d'extase on peut lui faire raconter
tout ce qui vient de se passer autour belle pendant la durée
de cette crise aussi bien que les événements survenus
pendant la veille. Il est vrai qu'elle est distraite et ne s'occupe
pas du tout de ce qui se passe autour belle ce qui fait qu'elle
ignore bien des détails mais elle fait toutes les choses
de quelques importances.
Quant aux actes que Madeleine n'exécute pas et qui sont
de beaucoup les plus nombreux ce sont des actions des réactions
qui lui paraissent à ce moment totalement insignifiant inutile
qui ne l'intéresse en aucune manière. C'est ce désintérêt
de l'action qui joue le rôle essentiel dans l'immobilité
de l'extase, c'est lui qui intervient dans l'apparente faiblesse
des actes exécutés même traitement pendant le
recueillement : je suis dans un état de langueur extrême,
je suis à demi dans la vie est jamais cette délicieuse
défaillance, j'ai juste assez de force pour faire ce qui
est indispensable, je n'ai pas le courage de faire plus .
Elle répond quelques mots à voix basse, c'est tout
ce que la question mérite ; si on ne la comprend pas, tant
pis ; elle ne s'intéresse pas assez à la question
pour répondre plus haut. Il est facile de mettre en évidence
par des exemples ce désintérêt de l'action extérieure.
Voici quelques remarques à propos de la parole, de l'expression
extérieure de nos sentiments. Madeleine, dans tous les autres
états, avait une grande confiance en moi et désirait
profondément se faire connaître et bien comprendre
; elle ne se lassait jamais d'écrire d'innombrable! feuilles
pour me raconter toute sa vie et m'expliquer bien se! sentiments
les plus intimes. Après les extases, elle n'hésitait
pas à écrire tous les souvenirs qu'elle en avait conservés
et cherchai! à me faire comprendre tout ce qu'elle avait
pensé. Mais je désirais des confidences pendant l'extase
même, puisque j'avais constaté qu'elle était
parfaitement capable de parler ou d'écrire ; j'ai eu beaucoup
de peine à l'habituer à les faire à ce moment
et je me heurtais au début à des réponses vagues
et à des excuses. Ce que vous me demandez est bien
difficile ... chaque parole me coûte un effort et une fatigue ...
ce que j'éprouve dans la bouche et sur les lèvres
me rend bien pénible l'acte de parler .
Soit, mais elle acceptait à ce moment d'autres efforts bien
plus pénibles et elle se vantait d'aimer les efforts pénibles.
Puis elle parlait d'une sorte de réserve pudique:
Comment avouer ces choses de l'âme ... Dire ces choses n'est-ce
pas une profanation ... n'est-ce pas une témérité
et un blasphème de bégayer ainsi sur les choses divines ...
Cela s'ajoute à la peine que j'ai toujours à parler
de moi . Mais elle m'écrivait et me montrait sans cesse
des choses bien plus délicates et à d'autres moments
parlait indéfiniment des choses divines.
Enfin elle finissait par répéter que ces explications
étaient impossibles et que ces choses-là ne pouvaient
pas être exprimées : Dans ces moments de lumière
l'âme entend un langage qui n'est pas de la terre ... Ce sont
des choses inexprimables avec des mots humains ... Ce que l'on peut
dire des choses de l'âme dans ces états est comme une
petite goutte d'eau dans l'océan, un grain de poussière
dans l'immensité du globe terrestre . Les mots
inexprimable et ineffable reviennent à chaque instant
et Madeleine est satisfaite de n'avoir pas à exprimer une
chose qui est inexprimable. Mais, quand après la crise, Madeleine
raconte tout ce qui s'est passé, quand pendant l'extase même
elle s'est habituée un peu plus tard à penser tout
haut, il est facile de voir qu'il n'y a rien dans tout cela de mystérieux
et qu'il s'agit le plus souvent d'idées et de sentiments
enfantins. Tous ces discours ne sont que des prétextes pour
ne pas se donner la peine de parler d'une manière intelligible.
Un des caractères de l'homme normal parvenu à un
degré élevé des fonction psychologiques est
de parler et de penser socialement, de soumettre ses pensées
et ses sentiments à des règles qui les rendent intelligibles
aux autres et vérifiables par les autres. Madeleine cherche
à être comprise et elle souffre de n'être pas
comprise quand elle est dans d'autres états. Mais dans celui-ci
elle est tout à fait indifférente à cette satisfaction,
elle a l'idée simple de m'obéir, mais elle n'avait
pas le désir d'être comprise par moi, car elle n'avait
le désir d'être comprise par personne: A quoi
cela sert-il que les hommes me comprennent puisque Dieu me comprend
? C'est là un sentiment de désintérêt
de la vie sociale qui joue un rôle considérable dans
le prétendu sentiment de l'ineffable.
Passons à la considération d'une autre conduite sociale
plus simple, la conduite bienveillante, le désir d'aider
et de secourir les autres. Madeleine est d'ordinaire très
préoccupée de la conduite morale de ses compagnes
et de leur salut; elle les surveille, assez maladroitement il est
vrai, mais d'une manière sévère. Elle est surtout
préoccupée des manifestations extérieures plus
que de la conduite même et elle ne tolère pas sans
protester un mot malsonnant ou une chanson un peu trop libre. Pendant
une soirée de Noël à laquelle j'ai fait allusion,
Madeleine est en extase pendant que les autres malades chantent
tout ce qu'elles veulent. Elle m'écrit le lendemain :
Je n'ai jamais passé la nuit de Noël dans un
pareil vacarme, mais je n'en ai pas été gênée
le moins du monde, quand Dieu le veut les choses extérieures
ne me touchent pas ... Mes compagnes fêtent Noël à
leur manière, pauvres âmes, je les plains, leurs chants
ne peuvent pas troubler ma joie, le bruit m'arrivait comme les vagues
de la mer au pied d'une haute montagne .
Ce qui est le plus triste, c'est qu'elle ne prend plus aucune part
aux souffrances et aux chagrins des autres. Elle a appris la veille
pendant une autre période la mort lamentable du mari de sa
sœur qui laisse celle-ci dans une position bien pénible;
un autre jour elle a appris le désastre et le déshonneur
d'un membre de la famille et elle avait beaucoup de chagrin. Si
je lui parle un peu plus tard de ces tristes nouvelles dans une
crise d'extase, elle répond simplement: Je sens que
cette mort a été chrétienne et qu'elle fera
perdre à ceux qui restent de leur légèreté ...
OUI, je devrais ressentir ces chagrins de famille, mais je vois
plus haut que la terre et mon cœur plane dans une sphère
où les plaintes des hommes sont étouffées par
les cris d'amour et les chants d'action de grâce des bienheureux
.
Elle refuse d'ailleurs de rendre le moindre service; tandis que
d'ordinaire elle se précipite dès qu'une malade a
une crise d'épilepsie et aide à la secourir, elle
entend en extase le bruit de la chute et continue à écrire:
Oui, puisque vous me le demandez je sais que I ... a une attaque,
mais cela ne me trouble aucunement, ma jouissance reste la même,
il me semble que tous les bruits de l'enfer ne la diminueraient
pas. Je me suis élevée à une hauteur où
rien ne peut plus m'atteindre .
J'ai eu l'occasion de constater que cela était vrai, dans
une circonstance assez particulière. Une personne qui avait
été pendant des années une amie très
intime de sa famille se trouva un jour dans une situation morale
très délicate que par discrétion je ne puis
expliquer. La famille s'imagina que Madeleine par le souvenir de
sa longue amitié de jeunesse et par sa réputation
de sainteté pourrait avoir sur elle une bonne influence et
elle exprima le désir que Madeleine écrivît
une lettre à cette jeune femme. Imprudemment je m'étais
engagé à faire écrire cette lettre qui me paraissait
simple. Malheureusement Madeleine était alors dans une période
de consolations et je me heurtais constamment à un refus
doux et obstiné: Ce n'est pas la peine de me mêler
de ces détails, je vais prier Dieu qu'il change les sentiments
de cette pauvre amie, n'est-ce pas suffisant ? Ce serait douter
de Dieu que d'intervenir autrement ... Et elle répète
encore : Quand on voit tout du haut d'une montagne il ne
faut pas s'intéresser aux petits détails, cela perdrait
trop de temps. Je n'ai pas à rendre de services matériels,
c'est à l'amour de Dieu que je dois confier toutes les âmes
.
On a envie de qualifier cette conduite d'une manière sévère
et de dire que Madeleine se présente comme une parfaite égoïste.
Ce serait cependant bien faux, car elle était en réalité
très bonne et dévouée au-dessus de ses forces.
Elle montra à la fin de sa vie qu'elle était capable
pour rendre service, de faire le sacrifice de ses goûts les
plus chers et même d'une grande partie de ses pratiques religieuses.
Il y a une apparence d'égoïsme extrêmement intéressante
et que nous aurons à étudier. Contentons-nous de remarquer
ici qu'apparaît pendant l'extase une indifférence remarquable
aux besoins et aux souffrances des autres.
Mais il ne faut pas oublier que dans cet état on observe
la même indifférence pour les souffrances et les goûts
personnels de la malade elle-même. Pendant l'extase, Madeleine
n'a plus du tout les goûts ou les aversions qu'elle avait
à l'état normal ou plutôt elle n'en tient plus
aucun compte. J'avais découvert qu'elle aimait les boissons
sucrées quoiqu'elle ne voulût pas en convenir, qu'elle
avait horreur des odeurs fortes et surtout des chambres trop fermées;
elle souffrait quand une malade apportait un bouquet dans la salle,
quand on fermait trop longtemps les fenêtres. Pendant l'extase,
il n'est plus question de tout cela et quand je lui demande si elle
est incommodée par l'odeur de la salle ou par la chaleur
du poêle elle me répond: Les choses extérieures
ne peuvent me distraire, elles peuvent tout au plus se transformer
en jouissances et en enseignements, cela ne m'intéresse pas
. Comme on le sait, Madeleine avait fréquemment de
grandes douleurs dans les pieds, dans l'estomac et dans les périodes
différentes elle s'en plaignait bien souvent. Dans l'extase,
ces douleurs sont quelquefois transformées en voluptés,
mais pour le moment constatons seulement qu'elles sont bien indifférentes
à la malade: Mon corps se resserre, une corde raide
me tire les pieds, mais qu'importe, rien de tout cela ne peut altérer
ma tranquillité .
LE BONHEUR EST L’ILLUSION Evelyne
Rogue (internet)
Le bonheur, notion aussi abstraite que complexe, et pourtant universelle,
semble renvoyer inéluctablement à l'indéfinissable,
voire à l'indicible, pour employer un terme cher à
Wittgenstein . Et cela se comprend d'autant mieux que nous savons
que la diversité humaine est presque infinie, de telle sorte
que chaque bonheur particulier est l'ordonnance subtile et changeante
de bonheurs singuliers. Autrement dit, les bonheurs particuliers
sont pratiquement infinis. Il n'y a donc aucune raison pour que
leur diversité se résolve spontanément en une
harmonie, d'autant qu'elle devrait encore correspondre exactement
aux ressources disponibles. Le bonheur n'est-il donc qu'une illusion?
Ne renvoie-t-il pas à un au-delà beaucoup plus complexe?
N'est-il pas ontologiquement parlant inscrit dans l'homme? N'est-il
pas la téléologie de toute vie sur terre? Autrement
dit, le bonheur n'est-il pas plus qu'un concept? Vous l'aurez compris,
notre propos ne consiste pas tant à dénoncer le bonheur
comme illusion, idéal de l'imagination ou utopie, qu'à
tenter d'en faire ressortir les aspects tant négatifs que
positifs. Le bonheur comme en deçà et/ou au delà
de la raison ne possède-t-il pas une valeur intrinsèque?
Peut-être même est-il source d'énergie, force
vitale, puissance de persévérer dans son être
pour tout individu désirant.
Extrait
Pour que le bonheur ne soit plus une illusion, il faut nécessairement
le lier à quelque chose de durable dans l'espace et le temps;
au Souverain Bien, par exemple - lequel se réfléchit
dans la vertu. D'ailleurs, nul n'ignore à quel point le
bonheur requiert à la fois une vertu parfaite et une vie
menée à son terme. Mais définir le bonheur
par rapport à la vertu, à la recherche du bien et
du bon peut-être source d'illusion. Et cela d'autant plus
que pour consacrer sa vie au bon et au bien, en vu du bonheur, encore
faut-il savoir en quoi consistent le bon, le bien, le juste, l'injuste ... Or, si rien n'est ni beau ni laid, ni juste ni injuste
et, pareillement au sujet de toutes choses, que rien n'est en vérité,
car chaque chose n'est pas plutôt ceci que cela; force
est d'admettre que l'apparence est partout où elle
se présente . Autrement dit, en raison de l'isosthénie
des raisons contraires, il faut s'exercer à parvenir à
l'adiaphorie la plus absolue et la plus radicale. Adiaphorie qui
se réfléchit dans une triple attitude face à
la vie: aphasie, ataraxie et apathie. Mais là encore, cette
quête du bonheur est illusoire, et cela en un double sens.
En effet, non seulement, en voulant mettre un terme aux illusions
des sens, les sceptiques tombent-ils dans le piège de l'illusion
de la raison qui leur fait prendre un anti-bonheur pour le bonheur
en soi. Mais en plus, une telle quête du bonheur laisse supposer
que ce dernier dépend de nous. Or si l'on remonte à
la définition même du bonheur on s'aperçoit
que ce terme est dérivé du latin augurium
qui signifie chance augure. Le bonheur ne
dépendrait donc que du hasard, de la chance, se réfléchissant
ainsi dans une sorte de fatalité.
Mais l'homme veut et cherche, de manière irrépressible,
à maîtriser son destin; et par là même,
c'est-à-dire dans sa quête effrénée du
bonheur, quête du Graal au demeurant, il donne un sens à
sa vie. Le bonheur comme illusion n'est donc rien de moins que sa
raison de vivre, le fondement de sa puissance à persévérer
dans son être. L'illusion consiste donc pour l'homme à
prendre ses désirs pour des réalités.
Il se ment à lui-même parce qu'il a besoin de cette
illusion pour vivre. Cette illusion est, ontologiquement parlant,
la téléologie intrinsèque de toute existence.
Comme le faisait d'ailleurs très justement remarquer Kant,
ordonner à chacun de chercher à se rendre heureux
serait une tâche insensée, car on ne commande jamais
à quelqu'un ce que de lui-même il veut inévitablement.
Concept de bonheur subjectif et empirique que Kant reproche aux
épicuriens d'avoir confondu avec la vertu. Cette recherche
du bonheur ne peut être en effet que variable, divergente
d'un individu à l'autre, pour ne pas dire contradictoire.
Texte
La nature humaine est par essence concupiscente, il n'y a donc rien
d'étonnant à ce que la conception hédoniste
ait fait reposer le bonheur dans la jouissance. En effet, si l'on
considère que le bonheur est un état durable de joie
et/ou de plaisir, le faire reposer dans la satisfaction de tous
les désirs le condamne à un morcellement infini, le
bonheur n'étant plus composé que d'instants successifs
de bonheur mis bout à bout. Le bonheur ne serait-il
donc que la somme de tous les instants de bonheur? Il
y a bien là illusion. Et sans doute est-ce la raison pour
laquelle l'eudémonisme, contrairement à l'hédonisme,
a préféré lier le bonheur à la vertu,
à la vie morale. Et cela dans la mesure où, pour mériter
d'être recherché, le bonheur doit nécessairement
posséder une valeur intrinsèque. En dehors de toute
morale, l'eudémonisme faisait de la quête du plaisir
et de la satisfaction des désirs la finalité de toute
vie sur terre. Ainsi, seule une vie vertueuse pouvait apporter à
l'homme le bonheur. Là encore, il y a bien illusion, tromperie,
erreur sur la manière de concevoir le bonheur ainsi que la
finalité de toute humanité. En effet, on peut être
vertueux et malheureux, de même que l'on peut être très
heureux en étant peu, ou pas vertueux du tout ! Pourtant,
c'est cette illusion qui permet à l'homme de donner un sens
à sa vie; un sens non plus seulement lié au hic et
nunc mais envisagé comme téléologie existentielle
en tant que telle.
Pour que le bonheur ne soit plus une illusion, il faut nécessairement
le lier à quelque chose de durable dans l'espace et le temps;
au Souverain Bien par exemple - lequel se réfléchit
dans la vertu. D'ailleurs, nul n'ignore à quel point le
bonheur requiert à la fois une vertu parfaite et une vie
menée à son terme. Mais définir le bonheur
par rapport à la vertu, à la recherche du bien et
du bon peut être source d'illusion. Et cela d'autant plus
que pour consacrer sa vie au bon et au bien, en vue du bonheur,
encore faut-il savoir en quoi consiste le bon, le bien, le juste,
l'injuste ... Or, si rien n'est ni beau ni laid, ni juste
ni injuste et, pareillement au sujet de toutes choses, que rien
n'est en vérité, car chaque chose n'est pas plutôt
ceci que cela; force est d'admettre que l'apparence
est partout où elle se présente. Autrement dit,
en raison de l'isosthénie des raisons contraire, il faut
s'exercer à parvenir à l'adiaphorie la plus absolue
et la plus radicale. Adiaphorie qui se réfléchit dans
une triple attitude face à la vie: aphasie, ataraxie et apathie.
Mais là encore, cette quête du bonheur est illusoire,
et cela en un double sens. En effet, non seulement, en voulant mettre
un terme aux illusions des sens, les sceptiques tombent-ils dans
le piège de l'illusion de la raison qui leur fait prendre
un anti-bonheur pour le bonheur en soi. Mais en plus, une telle
quête du bonheur laisse supposer que ce dernier dépend
de nous. Or si l'on remonte à la définition même
du bonheur, on s'aperçoit que ce terme est dérivé
du latin augurium, qui signifie chance,
augure. Le bonheur ne dépendrait donc que du
hasard, de la chance, se réfléchissant ainsi dans
une sorte de fatalité.
Mais l'homme veut et cherche, de manière irrépressible,
à maîtriser son destin; et par là même,
c'est-à-dire dans sa quête effrénée du
bonheur, quête du Graal au demeurant, il donne un sens à
sa vie. Le bonheur comme illusion n'est donc rien de moins que sa
raison de vivre, le fondement de sa puissance à persévérer
dans son être. L'illusion consiste donc pour l'homme à
prendre ses désirs pour des réalités.
Il se ment à lui-même parce qu'il a besoin de cette
illusion pour vivre. Cette illusion est, ontologiquement parlant,
la téléologie intrinsèque de toute existence.
Comme le faisait d'ailleurs très justement remarquer Kant,
ordonner à chacun de chercher à se rendre heureux
serait une tâche insensée, car on ne commande jamais
à quelqu'un ce que de lui-même il veut inévitablement.
Concept de bonheur subjectif et empirique que Kant reproche aux
épicuriens d'avoir confondu avec la vertu. Cette recherche
du bonheur ne peut être en effet que variable, divergente
d'un individu à l'autre, pour ne pas dire contradictoire.
Afin que le bonheur soit définissable et applicable par
et pour tous universellement, il faudrait que les hommes soient
capables de s'accorder sur une loi morale universelle, seule capable
de fonder la moralité. Or pour réaliser cette condition,
il faut d'une part que l'homme, être désirant par essence,
soit capable de refréner ses pulsions, de maîtriser
ses désirs, d'orienter ses inclinations, voire de faire abstraction
de tous ses penchants sensibles qui risquent à chaque instant
de le détourner de la loi morale. Mais à supposer
même qu'il y parvienne, c'est-à-dire qu'il sorte vainqueur
de cette lutte opposant passion et raison, et par suite soit capable
de ne vivre qu'en conformité avec la loi morale, il serait
alors en droit d'exiger un certain bénéfice. Or rien
n'assure l'individu capable d'une telle abnégation qu'il
sera récompensé en retour. En effet, l'être
raisonnable, qui agit dans le monde, n'est pas cependant en même
temps cause du monde et de la nature elle-même. Autrement
dit, puisque la volonté morale ne gouverne ni l'ordre réel
du monde, ni celui de la nature, le bonheur, supposé et recherché,
n'est qu'un postulat de la raison pratique. Cette idée, ou
idéal, de bonheur, qui n'est peut-être qu'une construction
de la raison n'en est pas moins une construction nécessaire,
condition sine qua non de la raison d'espérer dans l'homme.
Pour résoudre toutes ces difficultés, Kant en vient
à affirmer que la raison doit postuler le souverain Bien,
c'est-à-dire espérer que la loi morale universelle
vise réellement un Bien qui, s'il ne se réalise pas
ici-bas, permet cependant un progrès moral indéfini
et assure la réconciliation dans la vertu et une certaine
forme de bonheur, dans un autre monde que celui-ci. C'est donc une
fois de plus le désir inscrit dans l'homme de croire en une
vie bienheureuse hic et nunc ou dans un in illo tempore différé
qui le pousse à forger de tels concepts. L'homme a besoin
de donner un sens à sa vie et c'est la raison pour laquelle
ce bonheur en tant qu'idéal de l'imagination
lui est nécessaire. L'idée de bonheur repose donc
sur un postulat de la raison pratique, mais postulat indispensable
dans la mesure où le postulat de la possibilité
du souverain bien dérivé (du meilleur monde) est en
même temps le postulat de la réalité d'un souverain
bien primitif, à savoir de l'existence de Dieu. Mutatis
mutandis, nous pourrions penser au bonheur compris comme erreur
des sens, tel qu'il est exposé par Platon au livre X de la
République. Mais bien plus qu'une simple illusion, le bonheur
apparaît ici comme un idéal de l'imagination; il revêt
une force insoupçonnée. Contrairement à l'opinion
qui veut que l'on condamne non seulement le fruit de l'illusion
mais aussi celui de l'imagination, il nous faut leur reconnaître
une certaine positivité.
Imaginez un instant toutes nos illusions disparues, notre imagination
anéantie; non seulement le monde nous paraîtrait bien
terne - c'est un euphémisme - mais c'est notre raison de
vivre, sinon nos raisons d'espérer qui auraient disparu avec
elles. L'imagination, contrairement à ce que l'on répète
souvent, n'est pas source de chimères mais reine des
facultés . Elle est avant tout créatrice. Le
bonheur est certes une illusion, mais une illusion sans cesse dépassée,
indéfiniment renouvelée; de sorte qu'il se trouve
à la fois en deçà et au-delà de l'illusion,
de l'imagination et de la raison. Le bonheur comme idéal,
non pas de la raison, mais de l'imagination, est non seulement source
de dépassement du hic et nunc mais aussi et surtout projection.
C'est d'ailleurs ce bonheur tant désiré, fruit de
l'imagination, qui permet à l'homme de forger des projets,
c'est-à-dire d'élaborer la projection imaginaire d'un
but à atteindre, celui d'être heureux: tous les
hommes recherchent d'être heureux. Cela est sans exception,
quelques différents moyens qu'ils y emploient . Cette
quête du bonheur est donc universelle.
Mais justement dans la mesure où chacun possède sa
propre idée du bonheur, il semble nécessaire de se
demander dans quelle mesure toutes les conceptions subjectives,
tant singulières qu'individuelles, du bonheur, peuvent se
trouver subsumées sous un concept objectif. L'un nous dit
qu'il faut avoir tous les désirs, pouvoir les satisfaire,
y trouver du plaisir; en cela consiste le bonheur , l'autre
que le bonheur est la satisfaction de toutes nos inclinations,
tant en extension, c'est-à-dire en multiplicité, qu'en
intensité, c'est-à-dire en degré, et en protension,
c'est-à-dire en durée . Mais si tel est le cas,
alors force est d'admettre que le bonheur général
n'est autre que la somme des bonheurs individuels. Sans doute est-ce
utopique de penser en ces termes. Cela reviendrait en effet à
additionner le divers, la multiplicité des bonheurs divergents,
voire contradictoires, afin d'obtenir un bonheur unique, identique
pour tous, et par suite universel.
Pour que le bonheur ainsi entendu soit possible, il faudrait soit
que tous les désirs individuels soient identiques, c'est-à-dire
non seulement qu'ils convergent vers une même fin, mais aussi
emploient les mêmes moyens; soit que l'on confie à
un seul homme la lourde, très lourde tâche, de réaliser
le bonheur de tous. Les bonheurs sont effet divergents et contradictoires,
ils sont source de conflits. Comment donc concilier des bonheurs
particuliers, multiples, divergents, contradictoires. Il suffit,
selon J. Bentham, de les laisser s'affronter librement, pacifiquement,
sur des marchés réglés, pour que des négociations
et des arbitrages sans nombre les conduisent à des équilibres
momentanées, que l'on peut convenir d'appeler bonheurs
moyens. Mais nous ne saurions nous satisfaire d'une telle
solution; la résolution du problème passe alors peut-être
par un pacte d'Association. En effet, dans le premier cas, en additionnant
ainsi les bonheurs individuels de manière à obtenir
un bonheur général, on n'obtient qu'une suite d'éléments
juxtaposés les uns aux autres, irréductibles à
toute forme d'unité et d'unicité. Il n'y a qu'agrégation
de bonheurs individuels et singuliers, et non bonheur général.
Pour obtenir un tel bonheur, c'est-à-dire commun à
tous, il faut qu'il y ait association. C'est du moins ce que le
Contrat Social se proposait de réaliser. De l'association
seule, peut naître le bonheur général, car seule
l'idée d'association suppose que les individus ne sont pas
simplement rassemblés, mais bien unis. En renonçant
à sa propre singularité au profit de tous, chacun
se retrouve dans la grande idée du Tout; il se constitue
une sorte de personne morale distincte des personnes
physiques qui la composent, tout en gardant une volonté propre.
Cette association se trouve d'ailleurs au fondement d'une entité
nouvelle: le bonheur public opposé au bonheur
privé. Cependant, pour que ce bonheur se réalise,
il faut que la réalisation en soit confiée à
une personne. C'est du reste le rôle essentiel du législateur
que de chercher l'utilité, c'est-à-dire le plus
grand bonheur du plus grand nombre. L'arithmétique
des bonheurs est-elle alors possible? L'intérêt commun
n'est-il que la somme algébrique des intérêts
particuliers? La recherche du bonheur ne serait-elle donc plus utopique?
Pourtant, le bonheur commun ne saurait être confondu avec
le bonheur général. En effet, le bonheur commun est
un bonheur singulier, concret, placé par chacun en tête
de son bonheur particulier. Ainsi non seulement bonheur particulier
et bonheur commun ne s'excluent-ils pas l'un l'autre, mais le bonheur
particulier ne peut être réalisé que si et seulement
si le bonheur commun l'est d'abord. Autrement dit, les citoyens
ne cherchent à réaliser le bonheur commun que parce
qu'il est la condition de possibilité de leur bonheur particulier,
sauf à supposer un dévouement pur, qui est psychiquement
impossible. Pourtant, ce bonheur commun, autant que le bonheur général,
est utopique. En effet, il suffit que les citoyens ne correspondent
pas à l'idéal attendu, pour qu'ils soient incapables
de percevoir et de réaliser le bonheur général.
De plus, le bonheur ne saurait être imposé par un seul
homme à tous, qu'elles qu'en fussent les conditions préalables.
Et cela dans la mesure où le gouvernement arbitraire
d'un prince juste et éclairé est toujours mauvais
. En effet, même éclairé, sage et vertueux,
le despotisme s'avère toujours néfaste et cela en
tant qu'il est arbitraire. Ses vertus sont la plus dangereuse
et la plus sûre des séductions: elles accoutument insensiblement
un peuple à aimer, respecter, servir son successeur quel
qu'il soit, méchant ou stupide. De plus, il enlève
au peuple le droit de se libérer, de vouloir ou ne vouloir
pas . Autrement dit, le bonheur, aussi nécessaire soit-il
à l'homme, lorsqu'il est octroyé par un seul à
tous, n'est autre qu'un esclavage déguisé. In fine,
il tue l'esprit aussi bien critique que démocratique; il
peut même aller jusqu'à devenir un outil de consentement
à la domination. Ainsi, lorsqu'il s'agit de confier à
l'État la charge du bonheur de chacun, notamment à
travers le bonheur commun, on peut penser qu'il s'agit d'une utopie,
voire d'une utopie dangereuse en ce qu'elle méconnaît
la liberté et la singularité de chaque être.
Et pourtant, il n'en demeure pas moins que l'aspiration au bonheur
est non seulement légitime mais aussi - toute utopique qu'elle
est - condition du progrès moral de l'humanité.
Autrement dit, que le bonheur soit une illusion c'est certain,
qu'on lui assigne pour but la vertu ou le Souverain Bien est moins
important que de prendre conscience qu'il n'est pas - même
en tant qu'idéal de l'imagination ou utopie - rêve
éveillé rendant manifeste la passivité et/ou
l'impuissance de l'individu; au contraire, il accroît notre
puissance: celle d'être heureux ou de rendre l'autre heureux.
Le je n'existe en effet que parce qu'il y a de l'autre
en moi et pour moi. Je n'est je que pour
et par l'autre; de même que mon bonheur, qui se
reflète dans mon regard, se réfléchit dans
le regard de l'autre sur moi, dans le pour-autrui. Il faut donc
pour qu'il y ait un bonheur digne de ce nom, que celui-ci se manifeste
non pas dans la satisfaction immédiate d'une pulsion individuelle,
singulière et passagère, mais dans la recherche du
bonheur pour autrui. Le bonheur comme illusion n'est pas seulement
source d'erreurs, comme on se plaît trop souvent à
le répéter, mais aussi et surtout désir de
réalisation. Désir de réalisation de bonheur
pour moi et pour autrui. Peut-être est-il un idéal
de l'imagination, sans doute aussi utopique et uchronique; il n'est
qu'un leurre, mais un leurre que l'humanité se doit de transformer
en réalité. Le bonheur ne doit pas être seulement
la manifestation d'un en-soi-pour-soi, mais d'un en-soi-pour-autrui.
Ce n'est d'ailleurs sans doute qu'à cette condition que l'on
pourra faire passer le bonheur du mythe à la réalité.
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