Car je trouvai chez M. Wilson (tout étrange que cela semble, car il n'y avait point un soupçon de philosophie en lui) un exemplaire de la traduction de la critique de la raison pure de Kant, qui, je crois, venait d'être publié récemment. Spencer
Points négatifs du libéralisme
La supériorité des occidentaux tient, en dernière analyse, au capitalisme, c'est-à-dire à la longue accumulation de l'épargne. C'est l'absence de capitaux qui rend les peuples sujets. J. Bainville
L’application du libéralisme
économique à la société, commence dans
les premiers temps du 19e siècle.
La bourgeoisie, installée
dans les rouages de l'état depuis la révolution française,
détient l'ensemble des pouvoirs.
Très vite, en quelques
décennies seulement, la liberté promise à l'ensemble
va revenir essentiellement aux bourgeois et aux commerçants.
L'ouvrier est totalement exclu des idées généreuses
du libéralisme.
Écoutons ce qu'écrit Jacques
Ellul dans son livre : « une histoire des institutions
» aux presses universitaires françaises.
Dès le début du XIXe siècle,
la bourgeoisie, classe montante, est appelé à être
le cadre et la force directrice de la société. Sa
situation dominante en économie, son accession progressive
au pouvoir, sa mentalité (organisation, moralité,
esprit d'entreprise) semble la désigner à remplir
ce rôle. Mais en réalité son incompréhension
fondamentale des problèmes sociaux, son égoïsme
de classe, sa recherche exclusive du confort, son inaptitude culturelle
empêcheront la bourgeoisie d'être vraiment l'élite
de la société. Elle restera la force économique,
sans pouvoir remplir la totalité de la fonction dirigeante.
Mais elle imposera à toute la société du 19e
siècle le style de vie bourgeois. En 1830, la bourgeoisie
accède au pouvoir. Le conflit entre bourgeoisie et aristocratie,
commencée sous Louis XVI, prend fin ; les dynasties bourgeoises
évincent définitivement les aristocrates. Ce fut une
ruée sur tous les postes : fonction publique, évêché,
corps savants, académie, université. La bourgeoisie
remplit toutes les fonctions. En même temps, au point de vue
économique la situation s'affermit : les patrons s'unissent
en coalitions qui ne sont pas poursuivies judiciairement. Le monde
politique dominé par le régime censitaire, livré
entièrement à la haute bourgeoisie qui, seule, participe
aux élections, ne se préoccupe absolument pas des
problèmes ouvriers.
En 1848, la grande bourgeoisie est d'abord mise en danger. D'une
part la nation est fatiguée du régime censitaire qui
donne le pouvoir à la minorité des grands propriétaires
fonciers et des industriels, d'autre part le mouvement socialiste
attaque à la base du système bourgeois : la propriété.
Mais ce ne fut qu'une brève alerte et la bourgeoisie sut
reprendre le pouvoir. L'empire marqua l'essor le plus remarquable
de la bourgeoisie ; mais au lieu d'avoir la suprématie dans
tous les domaines, la bourgeoisie est maintenant intégrée
dans le cadre de l'impérialisme. Elle a une pleine puissance
économique, mais elle sert l'État. La noblesse fusionne
alors avec la bourgeoisie.
[…] Au sommet, l'on trouve ce que l'on a appelé à
juste titre les dynasties bourgeoises. Elles forment un groupe cohérent
qui s'est constitué sous le premier empire, par une politique
rigoureuse de mariage et de succession et tend à former une
caste fermée. Ces dynasties bourgeoises ont atteint, durant
notre période, leur apogée sous Louis-Philippe. Elles
présentent le trait remarquable d'unir dans les mêmes
mains le pouvoir économique et le pouvoir politique.
[…] Les dynasties bourgeoises achèvent de se fermer
entre 1830 et 1848 : elles s'accaparent toutes les places, y compris
les cadres intellectuels. Et c'est la liaison étroite entre
les milieux politiques d'une part, économiques et financiers
d'autre part, qui constitue le caractère particulier de ces
dynasties. Les banquiers deviennent ministres. Les dynasties imposent
leur clientèle accaparent la chambre des pairs, les hautes
magistratures, les préfectures, les administrations financières
et usent des pouvoirs pour renforcer leur force économique
(mines, chemins de fer). Les dynasties créaient à
ce moment « le parasitisme des conseils d'administration »
et établissaient leur pouvoir sur des clientèles étendues.
[…] Il s'établit alors toute une idéologie de
progrès dans la sécurité, et de la liberté
dans l'ordre. Ce qui d'ailleurs sera le moyen de réaliser
cela, c'est le développement économique. Le progrès,
c'est d'abord le progrès des affaires. Toute la vie de la
société doit être subordonnée, et tout
doit être sacrifié à la nécessité
du développement économique. On veut ordonner le système
politique en fonction des affaires, et l'on refuse (inconsciemment
le plus souvent) d'envisager les problèmes de la classe ouvrière.
Celle-ci est sacrifiée au progrès.
Toutes choses étant subordonnées à la production,
le bourgeois entendra par liberté le droit d'utiliser la
main-d'oeuvre en qualité en quantité variable à
des prix variables pour rester maître du marché. Personne
dans la bourgeoisie ne pose le problème du fondement et de
la légitimité des bénéfices. On sanctifie
la propriété qui devient la valeur suprême.
Et la situation de l'ouvrier ne peut être modifiée
dans la mesure où ce serait une menace pour la propriété.
Le fabricant ne peut améliorer cette situation, car il obéit
à la loi de la production. Quant à l'État il
ne peut rien en faveur de l'ouvrier, dans la mesure où c'est
un État bourgeois, expression d'un régime économique.
La liberté économique et seulement la liberté
de l'homme qui a un capital, et peut le faire valoir. Car le devoir
de chacun des (presque son seul de voir) c'est d'accélérer
le progrès, de multiplier les richesses pour que, en définitive,
chacun en profite. Plus la classe bourgeoise prend conscience d'elle-même
plus elle durcit ses positions en se fermant depuis 1860 aux parvenus.
L'on considère que la suprématie du patron est de
droit divin, qu'elle est dans la nature, et voulu par la providence.
[…] La classe ouvrière est en croissance constante.
Les ouvriers de la grande industrie forment déjà une
masse, des villes à majorité ouvrière se constituent.
On peut donner des indications sur la condition ouvrière
dans son ensemble, en tenant compte que les chiffres habituellement
retenus sont seulement indicatifs de certains éléments
et ne sont pas tellement significatifs. Qu'est-ce qui caractérise
la condition ouvrière ? D'abord la durée du travail
; la journée de travail est couramment de 14 à 15
heures auxquels il faut ajouter la durée du trajet, et souvent
du travail supplémentaire fait à domicile à
cause de la modicité des salaires. Un second élément
c'est le logement dans des taudis à cause de la crise du
logement. Il est rare que l'ouvrier ait une vraie chambre. Il y
a une moyenne de 8 m² par personne pour une famille ouvrière
à Lille.
L'ouvrier réside le moins possible chez lui, d'où
le développement du cabaret et de l'alcoolisme. L'agglomération
est très dense, il n'y a ni aération, ni hygiène
possible. Et souvent les ouvriers sont obligés à une
vie collective et à la promiscuité. Or les loyers
sont très élevés et augmentent encore après
1830 à la suite de la pousser industrielle (10 % du salaire).
Un troisième élément, ce sont les mauvaises
conditions de travail : les ateliers manquent totalement d'hygiène.
Il n'y a aucune mesure de sécurité pour éviter
les accidents. La machine n'est en rien adapté à l'ouvrier
qui doit adopter des attitudes anormales et fatigantes pour travailler.
Le plus souvent l'ouvrier doit travailler tout le temps debout,
sans chauffage en hiver. L'aération est trop faible, l'ouvrier
dit dans la poussière, et il n'a pas le droit d'aller se
laver à l'usine pendant le travail. La mortalité considérable
de ce fait. La moyenne de la vie a baissé de 28 ans à
20 ans, entre 1806 (ou pourtant il y avait la guerre) et 1840, cela
tient à la mortalité dans la classe ouvrière.
Un quatrième élément, c'est l'insuffisance
du salaire. Vers 1830 il est en moyenne de deux francs par jour,
de 1 franc pour les femmes. […] Le salaire des femmes et des
enfants correspond exactement au prix de leur nourriture individuelle.
Ceci doit être comparé avec les dépenses normales
: en 1830, on estime que pour vivre au minimum et il faut 800 F
par an pour une famille ouvrière. Or l'ouvrier déduction
faite des dimanches et fêtes, gagnent en moyenne 600 F. Il
est donc nécessaire que les femmes travaillent ainsi que
les enfants : ceux-ci gagnent des salaires misérables 0,50
par jour dès l'âge de sept ans.
L'ouvrier n'a aucune réserve, aucune assurance, aucune caisse
de secours. En cas de maladie, il ne peut payer les soins, et cesse
d'entretenir sa famille. D'autre part, il est à la merci
du renvoi par le patron qui n’est tenu à rien. L'ouvrier
le plus favorisé est engagé à la semaine, et
peut-être congédiées sans indemnité.
Jusqu'en 1840 l'engagement normal est seulement fait à la
journée. De plus il est à la merci des crises de chômage,
et il y en eu de graves en 1818 1826 1830 1836 1847. Enfin, arrivé
à la vieillesse, l'ouvrier n'a aucune retraite et n'a pas
pu économiser. Ainsi le monde bourgeois qui vise avant tout
à la sécurité se construit sur l'insécurité
totale de la classe ouvrière. Cette contradiction devait
lui être fatale. Cette insécurité entraîne
une psychologie très particulière de la classe ouvrière,
[…] Tout d'abord il paraît impossible à l'ouvrier
de sortir de sa situation, et ces enfants y sont voués avec
lui. Il ne peut concevoir l'espoir que sa condition se transforme
aisément ni rapidement. Comment attendre du patron une transformation
? Le patron ne se soucie pas de l'ouvrier (avant 1850) et le gouvernement
n'est pas disposé à intervenir : là encore
joue le libéralisme. […] Il y a alors une irresponsabilité
générale envers les ouvriers et ceci accroît
le sentiment de l'ouvrier d'être un paria, et favorise la
rupture entre les classes. […] Lorsque la crise économique
après 1830 rend les conditions pires, les ouvriers présentent
des revendications au gouvernement bourgeois ; en particulier en
vue du relèvement des salaires et de la réduction
du machinisme. Il demande que le gouvernement les protège.
Celui-ci refuse. Il faut laisser jouer la loi de l'offre et de la
demande pour la main-d'oeuvre.
A la lecture de ces quelques paragraphes édifiants de Jacques
Ellul, les similitudes entre libéralisme classique et néolibéralisme
actuel, sont véritablement frappantes.
Aujourd'hui le désintérêt des industriels et
des marchands envers les conditions de vie de leurs employés
à travers le monde, est identique à l'indifférence
de la bourgeoisie libérale classique du 19e siècle
envers le prolétariat de l'époque.
D'autre part, l'attitude du libéralisme actuel montre qu'il
peut vite devenir insupportable.
Son arrogance face aux autres cultures,
son mépris des lois internationales, sa surdité devant
le monde pauvre et les autres points de vue, son narcissisme belliciste,
révèle au monde entier une incapacité à
remettre en cause ses propres conduites et à quitter les
schémas primaires de types antagonistes et guerriers.
Incapable de tenir compte du point de vue opposé ni de ses
erreurs passées, il projette sur le monde son hyperactivité
brutale et forcenée, conduisant irrémédiablement
l'humanité aux limites de l'absurde et de la cruauté.
Dans une explosion de narcissisme et de pillage, le libéralisme a bâti
en quelques décennies un rouleau compresseur élitiste
capable de ravager toutes les structures sociales de l'ancien monde
communiste. Il a ravagé les pays vulnérables et ses propres acquis sociaux.
Se souciant peu de sacrifier des
êtres humains sur l'étal de son insouciance et de dé crédibiliser
la démocratie libérale par cette attitude méprisante
et démocraticide.
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