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  • textes philosophiques

Victor Cousin

DU FAIT de CONSCIENCE

Victor Cousin jeune, gravure noir et blanc

La philosophie est toute faite, car la pensée de l'homme est là.

Il n'y a point et il ne peut y avoir de philosophie absolument fausse ; car l'auteur d'une pareille philosophie aurait dû se placer hors de sa propre pensée, c'est-à-dire hors de l'humanité. Cette puissance n'a été donnée à aucun homme.

Quel peut donc être le tort de la philosophie ? C'est de ne considérer qu'un côté de la pensée, et de la voir tout entière dans ce seul côté. Il n'y a pas de systèmes faux, mais beaucoup de systèmes incomplets, vrais en eux-mêmes, mais vicieux dans leur prétention de contenir en chacun d'eux l'absolue vérité qui ne se trouve que dans tous.

L'incomplet et, par conséquent, l'exclusif : voilà le vice unique de la philosophie, et encore il vaudrait mieux dire des philosophes; car la philosophie domine tous les systèmes. Amie de la réalité, elle en compose le tableau total des traits qu'elle emprunte à chaque système. Chaque système réfléchit en effet la réalité; mais, par malheur, il la réfléchit sous un seul angle.

Pour posséder la réalité tout entière, il faudrait rester au centre. Pour établir la vie intellectuelle mutilée par chaque système, il faudrait rentrer dans la conscience, et là, sans esprit systématique et exclusif, analyser la pensée dans ses éléments et dans tous ses éléments, et rechercher en elle les caractères el tous les caractères sous lesquels elle se manifeste aujourd'hui aux regards de la conscience.

Or, quand je descends dans la conscience et que j'y contemple paisiblement la vie intellectuelle, je suis frappé irrésistiblement de l'immédiate aperception de trois éléments, de trois éléments, dis-je, ni plus ni moins, qui s'y rencontrent tous et toujours, simultanés quoique distincts, constituant la pensée dans leur complexité nécessaire, et la détruisant par le défaut de l'un des trois. Dégageons ces trois éléments par l'analyse.

Ce que je sais le mieux, c'est-à-dire le plus immédiatement, c'est moi-même. Dans tout fait intellectuel, dans toute pensée, dans toute connaissance, je m'aperçois moi-même comme le sujet de ce fait comme le sujet de la pensée ou de la connaissance, comme l'élément constitutif et fondamental de la conscience ; car sans moi, tout est pour moi comme s'il n'était pas; sans le moi, le moi ne connaît rien, ne sent rien, ne se rappelle rien, n'abstrait rien, ne combine rien, ne raisonne sur rien. Il peut bien j avoir la matière d'une pensée, d'une sensation, d'un jugement, d'un souvenir, d'un raisonnement; mais le MOI n'en sait rien et n'en peut rien savoir, s'il n'est pas. Le MOI est donc l'élément nécessaire de toute pensée.

Dira-t-on que le moi c'est la pensée même, c'est à-dire la sensation, le jugement, etc., réunis dans une unité collective qu'on appelle moi ? Mais je sens et je sais que le MOI n'est pas seulement un lien logique et verbal, inventé pour exprimer l'union de mes pensées, mais quelque chose de réel qui les unit et en forme une chaîne continue, en tant qu'il est dans chacune d'elles. Je sens et je sais fort bien encore que le moi n'est pas plus une circonstance, un degré d'une pensée particulière, qu'il n'est le lien verbal de plusieurs pensées. Je sais qu'il n'est pas vrai que la sensation ou le souvenir, ou le désir, dans un certain degré de vivacité, deviennent moi, mais que c'est moi qui constitue la sensation ou le désir en m'ajoutant à un certain mouvement, à de certaines affections sensibles qui ne s'intellectualisent en quelque sorte, et ne deviennent pour moi sensation ou désir qu'autant que j'en prends connaissance.

Le MOI se manifeste en deux circonstances remarquables. Pour qu'il soit à ses propres yeux il faut qu'il agisse ; son action est la condition nécessaire de son aperception; mais cette action s'accomplit d'abord sans que le moi prévoie son résultat et y consente ; ou elle s'accomplit parce que le moi y consent, et qu'il en connaît les conséquences. L'action spontanée et l'action réfléchie ou volontaire sont les deux actions intérieures que me découvre la conscience; on ne peut négliger l'une ou l'autre de ces actions, sans mutiler une des deux parties de cette force intérieure qui est le moi. Le moi est l'apparition de l'esprit à Inî-mème, par son activité redoublée en elle-même et retournant à elle-même, c'est-à-dire dans la conscience. La conscience n'est pas une faculté qui aperçoit d'un côté ce qui se passe de l'autre ; il n'y a pas une scène isolée où se passent les événements de la vie intellectuelle, et vis-à-vis, quelqu'un dans le parterre qui les contemple ; ici, pour ainsi dire, le parterre est sur la scène ; la conscience de la vie est la vie même, car il n'y a vraiment de vie qu'autant qu'elle se manifeste et s'aperçoit. La réflexion est éminemnent libre. La spontanéité n'est pas non plus aveugle ni fatale; seulement elle n'est pas précédée de la réflexion. Le moi est une force continue dans son exercice, et qui tantôt marche en avant, tantôt rentre en elle-même et s'y constitue un nouveau point de départ, un point d'appui pour son développement ultérieur. La vie est une action, et la vie n'est bien à nous qu'autant que l'action nous appartient, et que nous nous l'approprions par la liberté ; la liberté est le plus haut degré de la vie, et la liberté n'appartient qu'à la réflexion, car il n'y a pas de liberté sans choix, sans comparaison et délibération, c'est-à-dire sans réflexion. La réflexion, mère de la liberté et fille de la liberté, est un acte libre qui produit des actes libres. Au sein de l'activité spontanée du moi, et de cette autre activité dont nous n'avons point parlé encore, qui ne vient pas du moi, qui fait effort an contraire pour agir sur lui et l'envelopper dans son action fatale ; la réflexion, au milieu de ce monde de forces qui la combattent et qui l'entraînent, s'arrête, et, selon une expression célèbre, se pose ellennême. La réflexion ou le MOI libre, est un point d'arrêt dans l'infini. Fichte l'appelle un choc contre l'activité infinie. Le MOI, dit ce grand homme, se pose lui-même dans une détermination libre ; ce point de vue est celui de la réflexion ; le moi se pose parce qu'il le veut, et c'est vraiment à lui-même, à sa détermination libre, qu'il doit son existence propre. La détermination qui accompagne et caractérise la réflexion, est une détermination précédée ou mêlée d'une négation. Pour que je pose le moi, comme dit Fichte, il faut que je le distingue explicitement du non-mof; or, toute distinction implique une limitation, une négation. Mais est-il vrai que nous débutions par une négation ? et n'y a-t-il rien avant la réflexion et le fait à la description duquel Fichte a pour jamais attaché son nom ? Toutes nos recherches sur nous-mêmes sont réfléchies, et notre sort est de chercher le point de vue spontané, par la réflexion, c'est-à-dire de le détruire en le cherchant. Cependant, en s'examinant en paix, il n'est pas impossible de saisir le spontané sous le réfléchi. Dans l'instant même de la réflexion, on sent sous cette activité qui rentre en elle-même, une activité qui a dû se déployer d'abord sans se réfléchir. Chose fatale à la psychologie, mais inévitable ! l'action primitive se redouble sans doute dans la conscience, mais elle s'y redouble faiblement et obscurément ; et si nous voulons éclaircir ces ténèbres, convertir la conscience obscure en une conscience claire et distincte, nous ne le pouvons que par la réflexion, c'està-dire par un point de vue distinctif et des jugements mêlés de négation, c'est-à-dire encore une fois que nous ne pouvons éclairer le point de vue spontané qu'en le détruisant. Il faudrait sentir le moi se déployant lui-même, sans aucune impulsion extérieure, agissant par sa propre vertu, mais agissant sans s'être commandé d'agir, ne se déterminant point encore, mais déterminant ses actes ou ses pensées, se trouvant sans s'être cherché, s'apercevant sans se poser, en un mot spontané, mais non pas volontaire et libre. Hic labor.

Le MOI est l'élément de toute connaissance ; mais la connaissance ne repose point uniquement sur le moi, sans quoi il faudrait dire avec Fichte qu'elle n'est qu'un développement du moi. Mais lorsqu'on se replie sur la conscience, on y trouve inévitablement un élément différent du moi, des phénomènes que le MOI n'a point faits,' et qui introduisent dans le monde intérieur de la conscience la multiplicité extérieure dont ils sont les représentants. Je parle de la sensation qui ne serait pas sans un moi qui t'aperçoive, mais qui non plus n'est pas fille du moi, mais du monde extérieur. Je m'explique.

il est certain que le moi prend connaissance de certains phénomènes qui lui appartiennent, qu'il constitue, qu'il pose lui-même; ainsi les volitions, les déterminations du moi, sont l'objet du moi dans la conscience ; il y a même des sensations appelées volontaires, parce qu'elles sont le produit de la liberté humaine s'aflecunt elle-même : alors l'objet n'est pas distinct du sujet, si le nom-moi est un effet du moi. Dans ce cas il y a bien contraste dans la conscience, mais il n'y a pas opposition ; car ce contraste c'est le MOI lui-même qui rétablit, et la diversité n'est que le déploiement varié de l'unité individuelle. Mais nonseulement le MOI produit ces phénomènes, mais il en trouve qu'il reconnaît n'avoir pas faits, par exemple ses affections involontaires. Dans ce cas le nor-moi apparaît au moi non-seulement comme distinct, mais comme étranger ; ce n'est plus le moi qui pose le nonmoi, ce n'est pas non plus le non-moi qui pose le moi, le MOI n'étant jamais posé que par lui-même, mais le NON-MOI pose, détermine, cause une affection du moi. lorsqu'on me presse le bras, le moi aperçoit la sensation qu'il éprouve comme un effet indépendant de lui et de sa- détermination ; c'est là toute la passivité du MOI. A proprement parler, le moi n'est jamais, ou du moins ne se sait jamais passif, car il ne se connaît qu'autant qu'il s'aperçoit, et apercevoir c'est déjà agir. De plus le moi agit sans cesse tant qu'il est; nous agissons et nous voulons dans la sensation même : la sensation n'est pas un acte du moi, mais la sensation n'est sentie, n'est sensation que parce que le moi qui en prend connaissance est déjà constitué, et il ne l'est que par l'action et la volition. Si le moi était passif, il faudrait un autre moi actif pour prendre connaissance de la passion du premier moi : il y aurait deux moi, ce qui est absurde ; le moi est un être indivisible, et sou iitdivisibilité est celle même de sa volonté et de son activité. Biais au milieu de cette activité continue surviennent des affections extérieures que le moi aperçoit involontairement, qu'il est contraint de subir, il est vrai, mais dans lesquelles il agit, il veut encore, puisqu'il les juge, les apprécie, les distingue de soi, y résiste, ou y cède, et même en leur cédant détermine jusqu'où il veut leur céder. Toute affection n'éteint pas la liberté, mais la limite, selon qu'elle est plus ou moins vive ; quand l'affection trop violente et trop vaste accable la liberté, alors il n'y a plus d'aperception du moi, ni même du non-moi ; car il n'y a plus de MOI, ni par conséquent d'aperception possible ; et cependant ce n'est pas le non-moi qui manque à l'aperception ; mais bien la force intérieure par laquelle le moi se constitue lui-même, et peut alors apercevoir; il n'y a plus ni plaisir ni peine, parce qu'il n'y a plus aperception. Ainsi, privilège et grandeur de la liberté ! où elle manque, s'éteint l'intelligence ; et où meurt l'intelligence, là expire la sensibilité. Je ne dis pas que la eonnaissance soit libre, mais je veux dire qu'un être libre peut seul connaître; comme je ne confonds pas l'intelligence avec la sensibilité ; mais je prétends qu'il faut être intelligent pour sentir, puisqu'à parler rigoureusement, ne pas connaître qu'on sent, ce n'est pas sentir.

Résumons-nous. Le moi est libre, c'est là son fonds ; sur ce fonds se dessinent mille scènes variées que la liberté se donne à elle-même. Mais il y a aussi un ordre de phénomènes involontaires qui limitent la liberté de rhomme, la combattent, quelquefois la surmontent : c'est là le véritable non-moi, que le moi ne s'oppose pas à lui-même, c'est-à-dire ne pose pas lui-même, comme l'a prétendu Fichte, mais que le moi trouve opposé à lui-même. Le rapport du moi au non-moi est un rapport d'opposition rédproque ; c'est un véritable combat. Or, comme le moi combat en même temps qu'il est combattu, et qu'aussitôt qu'il cesse de combattre il cesse d'être ; et comme combattre est la condition nécessaire pour le moi de savoir qu'il est combattu, il s'ensuit que la passivité suppose la liberté, et que l'état de pure passivité n'est jamais dans la conscience. L'opposition du moi et du non-moi constitue la conscience ; la conscience est le théâtre de ce combat perpétuel de la vie intellectuelle et morale, conune la vie physiologique n'est autre chose que la lutte de la force intérieure, du principe vital, contre les forces extérieures ou les principes de destruction. La santé est la victoire de la force intérieure ; ses défaites sont les maladies; sa fuite et sa destruction est la mort. Notre constitution physique est telle que le principe vital ou la force intérieure, seule contre toutes les autres forces, s'épuise bientôt dans la résistance ; et après avoir rendu un combat plus ou moins long, mais toujours court et plus composé de défaites que de victoires, succombe et abandonne le corps à toutes les forces ennemies qui l'envahissent, le partagent, le décomposent, et le font rentrer dans les lois de la nature universelle dont elles sont les agents. Si du monde physique nous entrons dans le monde moral, nous trouverons qu'ici la nature extérieure attaque le moi de mille manières plus redoutables les unes que les autres, par le corps intime au moi, par ses peines, surtout par ses joies, par toutes les passions, filles des circonstances et de ce vaste univers qui nous environne. Pour se défendre le moi n'a que lui-même, comme Médée. Mais le moi esl intelligent et libre ; comme libre, il peut toujotire combattre; doué d'une liberté fimîlée, d'une liberté plus ou moins puissante, il peut, être vaincu, mais il peut toujours résister ; et alors même qu'il est vaincu, il sait qu'il n'est pas détruit et qu'il peut combattre encore. Il ne dépend pas du principe vital, qu'on a voulu confondre avec le moi, d'être vainqueur : il dépend du moi de l'être ; surtout il dépend de lui de ne jamais céder, et de poursuivre toujours le combat, s'il ne peat le terminer à son avantage. Mais, dans tout cela, je ne vois que lë combat de deux phénomènes, je ne vols que cette dualité constante et primitive que la conscience aperçoit toujours. N'y a-t-il donc pas autre chose dans la conscience ?

De la justice

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