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  • textes philosophiques

Méditations sur l'humilité et la pénitence

Malebranche

Nicolas Malebranche,Philosophe et théologien français théoriciens de la vision en Dieu, peinture de l'époque2e considération.

L'homme, considéré comme fils d'un pécheur, est un réprouvé ; c'est un ennemi de Dieu, et l'objet de sa colère. C'est un malheureux enfant que son père ne veut point voir, et qui ne verra jamais son père ; car c'est un enfant que son père n'aime point, et dont le père ne veut pas même être aimé. Je m'explique. Dieu aimait Adam avant son péché, et il voulait en être aimé : il voulait bien se communiquer à lui, et comme se familiariser avec lui. Il lui disait comme à nous, mais d'une voix bien plus claire et bien plus intelligible : je suis ton bien, ne t'attache qu'à moi, et ne mets ton espérance qu'en moi. Ses sens et ses passions se taisaient à cette parole ; et il n'entendait point ce bruit confus et flatteur qui s'élève en nous malgré nous, et qui s'oppose sans respect à la vérité qui nous parle. Dieu lui parlait, et point de murmure : Dieu l'éclairait, et point de ténèbres, dieu lui commandait, et point de résistance ni d'opposition de sa part. La douceur et la joie qu'il sentait de se voir ainsi dans la faveur, et sous la protection d'un Dieu qui ne devait jamais l'abandonner, s'il ne le quittait le premier, le tenaient attaché à lui par des liens qui semblaient ne se devoir jamais rompre. Si Dieu ne portait point adam par des plaisirs prévenants à l'aimer, c'était afin qu'il méritât plus promptement sa récompense. Il lui avait laissé son libre-arbitre, afin qu'il pût faire choix par lui-même ; et il lui avait donné toutes les lumières nécessaires, afin qu'il fit un bon choix. Il voyait clairement ce qu'il devait faire pour être solidement et parfaitement heureux, et rien de l'empêchait de le faire tant qu'il le voulait. Mais il n'était pas séparé de lui-même ; et il goûtait en se considérant une joie ou une douceur intérieure, qui lui faisait sentir (je ne dis pas clairement connaître) que sa perfection naturelle était la cause de sa félicité présente. Car la joie semble suivre de la vue de nos propres perfections naturellement et indépendamment de toute autre chose ; à cause que nous ne pensons pas sans cesse à celui qui opère sans cesse en nous. Ou bien Adam ayant un corps, il goûtait, lorsqu'il le voulait ainsi, dans l'usage actuel des choses sensibles, des plaisirs qui lui faisaient sentir (je dis sentir) que les corps étaient son bien. Il connaissait sans doute que Dieu était son bien : mais il ne le sentait pas ; car il ne goûtait pas de plaisir prévenant dans son devoir. Il sentait aussi que les objets sensibles étaient son bien : mais il ne le connaissait pas, car on ne peut pas connaître ce qui n'est pas. Lors qu'Adam sentait que les objets sensibles étaient son bien, ou lorsqu'il s'imaginait avoir en lui-même la cause de son bonheur ; en un mot, lors qu'il goûtait du plaisir dans l'usage des corps, ou lors qu'il sentait de la joie dans la vue de ses perfections, son sentiment diminuait la vue claire de son esprit, par laquelle il connaissait que Dieu était son bien. Car le sentiment confond la connaissance, parce qu'il modifie l'esprit, et qu'il en partage la capacité qui est finie. Ainsi Adam, qui connaissait clairement toutes ces choses, devait incessamment être sur ses gardes. Il devait ne point s'arrêter au plaisir qu'il goûtait, de peur de se laisser distraire, et de se perdre en se laissant corrompre. Il devait demeurer ferme dans la présence de Dieu, ne s'arrêter qu'à sa lumière, et faire taire ses sens. Mais se fiant trop à soi-même : sa lumière s'étant dissipée par le goût des plaisirs sensibles, ou par un sentiment confus d'une joie présomptueuse ; et s'étant ainsi distrait insensiblement de celui qui faisait véritablement toute sa force et toute sa félicité ; un sentiment vif de complaisance pour sa femme, l'a fait tomber dans la désobéissance : et il a été justement puni par la rébellion de ses sens, auxquels il s'était volontairement soumis. Il semble par cette punition que Dieu l'ait tout à fait quitté, que Dieu n'ait plus voulu en être aimé, et qu'il luit abandonné les choses sensibles pour être l'objet de sa connaissance et de son amour. La malédiction de Dieu contre Adam est tombée sur tous les enfants de ce père rebelle. Dieu s'est retiré du monde : il ne se communique plus au monde ; il le repousse au contraire incessamment de lui. On souffre de la douleur lorsqu'on court après Dieu ; et l'on goûte de plusieurs sortes de plaisirs, lorsqu'en étant las de le suivre par des voies dures et pénibles, l'on s'attache à ses créatures. Le monde ne connaît point clairement qu'il faut aimer Dieu, ou qu'il ne faut aimer véritablement que Dieu ; et il sent au contraire d'une manière très vive et très engageante, qu'il faut aimer autre chose que Dieu, et par conséquent le monde n'aime point dieu : il s'éloigne sans cesse de lui, et il est même dans l'impuissance de se tourner vers lui. Il a été honteusement chassé du Paradis terrestre en Adam : il n'y a plus de Ciel, plus de Dieu, plus de félicité pour lui : il est anathème éternel. C'est un crime que de lui vouloir du bien ; Dieu ne lui en veut point, et ne lui en voudra jamais considéré tel qu'il est. Il ne peut même sans se faire tort, s'en vouloir à soi-même : car il ne peut se vouloir du bien sans blesser l'ordre immuable de la justice, sans irriter celui dont la volonté essentielle et nécessaire est l'ordre, et sans augmenter l'aversion et la haine d'un Dieu vengeur. Que faire dans cet état alheureux ? Enrager et se désespérer ; chercher le néant, puisqu'on n'a point Dieu ? Mais le néant même est peut-être une faveur, et l'on n'en mérite point : on ne le trouvera donc point. On peut bien se faire mourir ; mais on ne peut s'anéantir : et si la mort était le néant, certainement l'homme ne pourrait se donner la mort. Que faire donc à tout ceci ? Le voici. S'humilier profondément et se haïr mortellement comme enfant d'Adam, et ne s'aimer et ne se considérer ni soi ni les autres, qu'en Jésus-Christ et que selon Jésus-Christ, en qui toutes choses subsistent, et par qui nous sommes réconciliés avec Dieu.

Elévation à Dieu.

Mon Dieu, que je me souvienne toujours de la malheureuse qualité que je porte d'enfant d'Adam : Que comme tel, je ne mérite pas seulement de penser à vous, de vous adorer et de vous aimer : que je doive être continuellement dans des ténèbres épaisses, et dans des sécheresses effroyables, éloigné de vous, méprisé et rebuté de vous comme un anathème éternel, et sans aucun droit de me plaindre de votre juste rigueur, ni à vous, ni même à vos créatures. Que je m'humilie, ô mon dieu, et que je me haïsse selon cet état ; puisque selon cet état je suis incapable de vous aimer : et qu'avec une foi humble j'aie recours à votre fils, qui nous a rendu la paix, et par qui nous avons un accès libre auprès de vous, pour vous rendre ce que nous vous devons, et pour vous demander ce qu'il semble que vous devez à notre misère. O Jésus mon libérateur achevez votre ouvrage : dépouillez-moi du vieil homme, et me revêtez du nouveau. Je ne veux plus aimer en moi que ce que vous y avez mis, ou plutôt je ne veux plus aimer que vous en moi. Vous êtes toute ma sagesse et toute ma force, vous faites aussi toute ma gloire et toute ma félicité.

3e considération.

L'homme considéré comme fils d'un père rebelle à Dieu, est un malheureux enfant, faible et délicat, dépouillé de ses habits et de ses armes, exposé aux injures de l'air, chassé comme son père du paradis terrestre et abandonné à la fureur des bêtes sauvages. Adam avant son péché était fort et robuste, dans un lieu inaccessible, et sous la protection de dieu : il n'y avait rien qui osât l'attaquer, et il pouvait résister à tout. Après sa chute toutes choses lui font la guerre, et il ne peut résister à rien. Tous les enfants de ce père rebelle ne participent pas seulement à son péché, mais encore à toutes ses disgrâces. Expliquons ces choses par des idées distinctes. C'est le plaisir qui est le maître du cœur de l'homme, principalement lors que sa raison est distraite : car le plaisir est le caractère naturel du bien ; et l'homme ne peut s'empêcher d'aimer le bien. Le plaisir est donc comme le poids de l'âme : il la fait pencher peu à peu, et il l'entraîne enfin vers l'objet qui le cause ou qui semble le causer, quoique la raison s'y puisse opposer pour quelque temps. Adam avant son péché ne sentait point de plaisirs prévenants, qui le portassent malgré lui à l'amour des objets sensibles : il était dans une parfaite liberté : il disposait entièrement de lui-même. Il n'était point porté, mais étant juste et sans concupiscence, il se portait lui-même, selon sa lumière, à l'amour de son vrai bien. Mais après son péché, il a perdu cette parfaite liberté. N'étant plus le maître du plaisir et n'en pouvant plus arrêter le sentiment, le plaisir s'est rendu maître de lui, et il a tyranniquement assujetti son esprit et son cœur à toutes les choses de la terre. Il est devenu tout terrestre, esclave du péché, sujet à la mort et à tant d'autres misères qu'il est inutile de décrire. Nous naissons tous, comme notre premier père, attachés à la terre : parce que nous sentons tous naturellement et malgré nous du plaisir dans l'usage des choses sensibles qui sont le bien du corps ; et que nous n'en sentons point naturellement dans ce qui contribue à la perfection de notre esprit. Car c'est ce dérèglement de nos plaisirs qui dérègle notre cœur, et qui est la source la plus féconde de nos maux. Dans l'état misérable où nous sommes, nous ne saurions par nous-mêmes nous rapprocher de dieu ; et nous ne pouvons pas même trouver dans tout l'univers une créature assez noble et assez pure, assez élevée par la dignité de sa personne et par la grandeur de ses mérites, pour nous réconcilier avec Dieu : mais nous trouvons dans la Religion chrétienne tout ce qui nous manque. Elle nous prêche sans cesse la privation, le renoncement, la circoncision du cœur, la diminution du poids du péché : et en même temps elle nous donne un Médiateur par les mérites duquel nous recevons le poids de la grâce, cette délectation victorieuse, quæ exuperat omnem sensum, qui passe tout sentiment, et qui nous attire à Dieu nonobstant même le poids incommode de nos passions et des plaisirs de nos sens. Car ces deux choses, la privation des plaisirs et la délectation de la grâce nous sont absolument nécessaires après le péché. Il faut, par une mortification continuelle de nos sens et de nos passions, diminuer le poids de la concupiscence qui nous porte vers la terre ; et demander à Dieu par notre Médiateur Jésus-Christ la délectation de la grâce, sans laquelle nous avons beau diminuer le poids du péché, il pèsera toujours beaucoup : mais si peu qu'il pesât, il nous entraînerait infailliblement, et nous tiendrait comme collés à la terre, et sous la domination de nos ennemis.

Elévation à Dieu.

Mon Dieu, faites-moi toujours connaître que je suis chassé hors de mon pays ; que je suis parmi des ennemis, qui ne songent qu'à me donner la mort ; que l'air du monde est un air empesté, qui achève de m'empoisonner ; qu'il n'y a point de créature qui ne m'applique à elle, et qui ne me détourne de vous. Mais, mon Dieu, faites-moi bien connaître, que les plus dangereux ennemis que j'aie, sont mes ennemis domestiques : que je me dois plus craindre moi-même, que je ne dois craindre le monde ; et que je dois plus craindre le monde, que je ne dois craindre le démon : que parmi tant d'ennemis, je n'ai point de force pour me défendre, je n'ai point d'armes pour les combattre ; je n'ai pas même assez de lumière pour les bien connaître et leurs artifices. Faites-moi sentir toutes mes faiblesses, toutes mes blessures, toutes mes misères, dont je n'ai encore qu'une connaissance fort imparfaite. O Jésus, je ne vois que faiblesse en moi, lorsque je me regarde sans vous : mais lorsque je vous sens avec moi, je me sens une force invincible. In te inimicos nostros ventilabimus corevenu, et in nomine tuo spernemus insurgentes in nobis : non enim in arcu meo sperabo, et gladius meus non salvabit me. O Jésus moqué, souffleté, flagellé, couvert de crachats et de sang, humilié jusqu'à la mort, confondez mon orgueil et ma délicatesse. Chassez de mon cœur par la vertu de vos humiliations et de vos souffrances, et par le mérite de vos dispositions intérieures, tous mes ennemis domestiques. Habillez-vous de pourpre ô mon Roi ; venez couronné d'épines, et le roseau à la main ; venez les combattre et les juger. Montez sur le trône de votre croix, et faites mourir tous les tyrans de mon cœur par votre seule présence, à la vue de l'état où votre charité vous a réduit. Anéantissez pour jamais l'orgueil du péché. Que l'homme n'ait plus de honte d'être semblable au Dieu qu'il adore. O mon Dieu, élevez-moi avec vous, attachez-moi avec vous ; afin que j'aie part à cette puissance si terrible à mes ennemis domestiques, si terrible au monde, et si terrible à l'enfer.

Locke

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 Nicolas Malebranche, philosophe et prêtre français
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