Malebranche
Méditations sur l’humilité et la pénitence
1677
Conversations chrétiennes, dans lesquelles on justifie la
vérité de la religion et de la morale de Jésus-Christ.
Avec quelques Méditations sur l’humilité et
la pénitence.
Par le Père Malebranche, prêtre de l’Oratoire.
Nouvelle édition, revue et augmentée.
A Paris, chez Anisson, Directeur de l’Imprimerie Royale,
rue de la Harpe. MDCCII. Avec privilège du Roi.
Avertissement
Le dessein des Méditations suivantes est d’abattre
l’orgueil de l’esprit, et de le disposer à l’humilité et à la
pénitence. L’homme est si peu de chose, qu’il
suffit de le connaître pour le mépriser ; et il est
si déréglé et si corrompu, qu’on se
sent obligé de le haïr lorsqu’on ne le considère
qu’en lui-même, je veux dire sans rapport à Jésus-Christ,
qui a rétabli toutes choses. On ne fait donc que le représenter
dans les Considérations suivantes comme créature,
comme fils d’un père pécheur, et comme pécheur
lui-même ; et on croit que cela suffira pour nous donner
les sentiments que nous devons avoir de nous-mêmes. Si les
hommes, après avoir senti vivement leurs misères
et reconnu sérieusement leurs obligations, demeuraient toujours
insensibles aux plaisirs, incapables de vanité, et fort
pénétrés des vérités essentielles,
ces Méditations ne seraient propres que pour ceux qui commencent
leur conversion. Mais on croit pouvoir dire qu’elles seront
utiles à tous ceux qui voudront bien s’en servir,
non tant parce qu’elles leur apprendront ce qu’ils
ne savaient pas, que parce qu’elles les feront penser à des
choses auxquelles ils ne pensent jamais assez.
Méditations sur l’humilité et la pénitence.
De l’homme considéré comme créature.
1ère considération.
L’homme n’est qu’un pur néant par lui-même
: il n’est que parce que Dieu veut qu’il soit ; et
si Dieu cessait seulement de vouloir que l’homme fût,
l’homme ne serait plus. Car si Dieu peut anéantir
ses créatures, ce n’est pas que Dieu cesse de vouloir
ce qu’il a voulu, puisque ses volontés sont éternelles
et immuables. Mais il a pu de toute éternité, et
par une volonté immuable, vouloir que ce qui est fût
jusqu’à ce moment, et non davantage. Non pas en voulant
positivement qu’elles ne soient pas ; puisque Dieu ne peut
pas aimer ou vouloir positivement le néant qui n’a
rien de bon. Mais il peut les détruire, parce qu’il
peut cesser de vouloir qu’elles soient. Car comme les créatures
ne renferment pas toute la bonté, elles ne sont point invinciblement
ni nécessairement aimables : outre que Dieu se suffit à lui-
même, et possède tout ce que les créatures
ont de réalité et de perfection.
Elévation à Dieu.
Mon Dieu faites-moi continuellement sentir la dépendance
où je suis de votre volonté toute-puissante. Mon être
est à vous, et la durée de mon être ou mon
temps est aussi à vous. Que je suis injuste ! Mon être
est, pour ainsi dire, l’être de Dieu : mon temps est
véritablement le temps de Dieu, car je suis plus à Dieu
qu’à moi, ou plutôt je ne suis point du tout à moi,
je ne subsiste point par moi, et cependant je ne vis, et je n’emploie
le temps de Dieu que pour moi. Hélas, que je me trompe !
Tout le temps que je n’emploie point pour vous, ô mon
Dieu, je ne l’emploie point pour moi, je le perds : et je
ne me cherche, et je ne me trouve, que lorsque je vous cherche,
et que je vous trouve.
2e considération.
L’homme n’est que faiblesse et qu’impuissance
par lui-même. Il ne peut vouloir le bien en général
que par l’impression continuelle de Dieu, qui le tourne et
qui le pousse sans cesse vers lui ; car Dieu est le bien indéterminé ou
infini, le bien universel qui comprend tous les biens. L’homme
ne peut aussi par lui-même vouloir aucun bien en particulier
: il ne le peut que parce qu’il est capable de déterminer
vers tel bien l’impression que Dieu ne lui donne que pour
lui. L’homme ne peut ni vouloir ni faire le bien que par
un nouveau secours de la grâce qui l’éclaire
par sa lumière, et qui l’attire par sa douceur : il
ne peut par lui-même que pécher. L’homme ne
pourrait pas même remuer le bras, si Dieu ne communiquait à son
sang et aux aliments dont il se nourrit, une partie du mouvement
qu’il a comme répandu dans toute la matière
; et s’il ne déterminait ensuite, selon les différentes
volontés de l’homme impuissant, le mouvement des esprits,
en les conduisant vers les tuyaux des nerfs, que l’homme
même ne connaît pas. Ainsi, c’est l’homme
qui veut remuer son bras : mais c’est Dieu seul qui peut
et qui sait le remuer. Car enfin, si l’homme ne mangeait
pas, et si ce qu’il mange ne se digérait et ne s’agitait
pas dans ses entrailles et dans son cœur pour se changer en
sang et en esprits, sans attendre les ordres de sa volonté ;
et si ces esprits n’étaient conduits par une main
savante dans un million de différents tuyaux, ce serait
en vain que l’homme qui ne connaît pas les organes
secrets de son corps, le voudrait remuer.
Elévation à Dieu.
Mon Dieu, que je sache toujours que sans vous je ne puis rien vouloir
; que sans vous je ne puis rien faire ; et que je ne puis pas même
sans vous remuer le moindre partie de mon corps. Vous êtes
toute ma force, ô mon Dieu ; je mets en vous toute ma confiance
et toute mon espérance. Couvrez-moi de confusion et de honte,
et faites-moi intérieurement de sanglants reproches, lorsque
je suis si ingrat et si téméraire que de me servir
de mon bras pour vous offenser ; puisque c’est uniquement
par l’efficace de votre volonté, et non par l’effort
impuissant de la mienne qu’il se remue, lorsque c’est
moi qui le remue.
3e considération.
L’homme n’est que ténèbres par lui-même.
Ce n’est point l’homme qui produit en lui les idées
par lesquelles il aperçoit toutes choses ; car il n’est
pas à lui-même sa lumière. Et la philosophie
m’apprenant que les objets ne peuvent pas former dans l’esprit
les idées qui les représentent, il faut reconnaître
qu’il n’y a que Dieu qui puisse nous éclairer.
C’est le grand soleil qui pénètre tout, et
qui remplit tout de sa lumière. C’est le grand Maître
qui instruit tous ceux qui viennent en ce monde : c’est et
par lui et dans lui que nous voyons tout ce que nous voyons, et
que nous pouvons voir tout ce que nous sommes capables de voir
: parce que Dieu renfermant les idées ou les ressemblances
de tous les êtres, et étant en lui comme nous sommes,
in ipso enim vivimus, movemur, et sumus, nous y voyons, ou nous
y pouvons voir successivement tous les êtres. Enfin c’est
le monde intelligible dans lequel sont les esprits, et dans lequel
ils aperçoivent le monde matériel qui n’est
ni visible, ni intelligible par lui-même.
Elévation à Dieu.
Mon Dieu de qui je tiens toutes mes pensées, lumière
de mon esprit et de mes yeux, sans laquelle le soleil, même
tout éclatant qu’il est, ne me serait pas visible,
faites-moi toujours sentir votre puissance et ma faiblesse, votre
grandeur et ma bassesse, votre clarté et mes ténèbres,
en un mot, ce que je suis et ce que vous êtes.
4e considération
L’homme par lui-même est insensible et comme mort :
les corps qui l’environnent ne peuvent agir sur son esprit.
Peut-être qu’une épée peut [391] me percer,
et faire ainsi quelque changement dans les fibres de ma chair :
mais certainement elle ne peut me faire souffrir de douleur. Une
musique peut-être peut ébranler l’air, et ensuite
les fibres de mon cerveau : mais certainement mon esprit n’en
peut être ébranlé. Mon âme est bien au-dessus
de mon corps ; et il n’y a aucun rapport nécessaire
entre l’une et l’autre de ces deux parties de moi-même.
Je sens d’un autre côté que le plaisir, la douleur,
et tous les autres sentiments que j’ai, se font en moi indépendamment
de moi, et même souvent malgré tous les efforts que
je fais au contraire. Ainsi je ne puis douter que ce ne soit quelqu’autre
chose que mon âme, qui donne la vie et le sentiment à mon âme.
Et je connais point d’autre puissance que celle de Dieu,
pour agir ainsi sur l’esprit de ses créatures. Il
faut être le souverain de l’âme pour la punir
et pour la récompenser, pour la réjouir, et pour
l’affliger.
[392]
Elévation à Dieu.
Mon Dieu, puisque je ne vis que par vous, que je ne vive que pour
vous, que je sois insensible à tout, hormis à votre
amour. Mon Dieu, faites-moi bien connaître que toutes les
créatures ne peuvent me faire ni bien ni mal : qu’elles
ne peuvent me faire sentir ni plaisir ni douleur : que je ne dois
ni les craindre ni les aimer : qu’il n’y a que vous, ô mon
Dieu, que je doive craindre, et que je doive aimer ; puisqu’il
n’y a que vous qui puissiez me récompenser en me comblant
de plaisirs comme vos élus, et qui puissiez me punir, en
m’accablant de douleurs comme les réprouvés.
O mes chastes délices, puisqu’il n’y a que vous
comme Auteur de la nature, qui soyez la cause des plaisirs que
je sens, et que ces plaisirs m’attachent misérablement à la
terre, au lieu de m’unir à vous qui me les faites
goûter ; je vous prie que ne les sente plus si violents,
dans l’usage des choses que vous me défendez. Répandez
une sainte horreur et une amertume salutaire, sur les [393] objets
de mes sens, afin que je puisse m’en détacher : et
faites-moi sentir dans votre amour la délectation de votre
grâce, afin que je m’attache à vous. Que la
douceur que je goûte en vous aimant augmente mon amour :
que mon amour renouvelle le sentiment de votre douceur : que je
croisse ainsi en charité, jusqu’à ce qu’étant
enfin plein de vous, et entièrement vide de moi-même
et de toute autre chose, je rentre et je me perde en vous, ô mon
Tout, comme dans la source de tous les êtres ; et que cette
parole de votre Apôtre, Deus erit omnia in omnibus, s’accomplissant
entièrement en moi, je me trouve moi et toutes choses en
vous.
De l’homme considéré comme fils d’un
père pécheur.
1ère considération.
L’homme, comme nous avons reconnu dans les considérations
précédentes, n’est par lui-même qu’un
pur néant : Il n’est que faiblesse, qu’impuissance,
que ténèbres : il reçoit continuellement de
Dieu la vie, le sentiment, le mouvement, enfin tout son être
et toutes ses puissances. Il est sans doute dans une obligation
fort étroite de reconnaissance et d’amour envers Dieu,
puisqu’il est dans une si grande dépendance de lui,
si on le considère seulement comme créature. Mais
si on le considère comme fils d’un père pécheur,
et comme pécheur lui-même, on trouve une si grande
multiplicité de devoirs essentiels et indispensables qu’il
doit rendre à Dieu, et en même temps une telle impuissance
et une telle indignité à le faire, que tant s’en
faut qu’il puisse rendre ces devoirs, que même il n’y
serait pas reçu, si notre Médiateur Jésus-Christ
ne lui en avait mérité la grâce par sa mort.
Et c’est pour cela qu’il ne faut pas considérer
l’homme seulement comme fils d’un père pécheur
et comme pécheur lui-même : il faut sans cesse le
regarder en J.-C. car c’est seulement en Jésus-Christ
que nous pouvons plaire à Dieu.
2e considération.
L’homme, considéré comme fils d’un pécheur,
est un réprouvé ; c’est un ennemi de Dieu,
et l’objet de sa colère. C’est un malheureux
enfant que son père ne veut point voir, et qui ne verra
jamais son père ; car c’est un enfant que son père
n’aime point, et dont le père ne veut pas même être
aimé. Je m’explique. Dieu aimait Adam avant son péché,
et il voulait en être aimé : il voulait bien se communiquer à lui,
et comme se familiariser avec lui. Il lui disait comme à nous,
mais d’une voix bien plus claire et bien plus intelligible
: je suis ton bien, ne t’attache qu’à moi, et
ne mets ton espérance qu’en moi. Ses sens et ses passions
se taisaient à cette parole ; et il n’entendait point
ce bruit confus et flatteur qui s’élève en
nous malgré nous, et qui s’oppose sans respect à la
vérité qui nous parle. Dieu lui parlait, et point
de murmure : Dieu l’éclairait, et point de ténèbres,
Dieu lui commandait, et point de résistance ni d’opposition
de sa part. La douceur et la joie qu’il sentait de se voir
ainsi dans la faveur, et sous la protection d’un Dieu qui
ne devait jamais l’abandonner, s’il ne le quittait
le premier, le tenaient attaché à lui par des liens
qui semblaient ne se devoir jamais rompre. Si Dieu ne portait point
Adam par des plaisirs prévenants à l’aimer,
c’était afin qu’il méritât plus
promptement sa récompense. Il lui avait laissé son
libre-arbitre, afin qu’il pût faire choix par lui-même
; et il lui avait donné toutes les lumières nécessaires,
afin qu’il fit un bon choix. Il voyait clairement ce qu’il
devait faire pour être solidement et parfaitement heureux,
et rien de l’empêchait de le faire tant qu’il
le voulait. Mais il n’était pas séparé de
lui-même ; et il goûtait en se considérant une
joie ou une douceur intérieure, qui lui faisait sentir (je
ne dis pas clairement connaître) que sa perfection naturelle était
la cause de sa félicité présente. Car la joie
semble suivre de la vue de nos propres perfections naturellement
et indépendamment de toute autre chose ; à cause
que nous ne pensons pas sans cesse à celui qui opère
sans cesse en nous. Ou bien Adam ayant un corps, il goûtait,
lorsqu’il le voulait ainsi, dans l’usage actuel des
choses sensibles, des plaisirs qui lui faisaient sentir (je dis
sentir) que les corps étaient son bien. Il connaissait sans
doute que Dieu était son bien : mais il ne le sentait pas
; car il ne goûtait pas de plaisir prévenant dans
son devoir. Il sentait aussi que les objets sensibles étaient
son bien : mais il ne le connaissait pas, car on ne peut pas connaître
ce qui n’est pas. Lors qu’Adam sentait que les objets
sensibles étaient son bien, ou lorsqu’il s’imaginait
avoir en lui-même la cause de son bonheur ; en un mot, lors
qu’il goûtait du plaisir dans l’usage des corps,
ou lors qu’il sentait de la joie dans la vue de ses perfections,
son sentiment diminuait la vue claire de son esprit, par laquelle
il connaissait que Dieu était son bien. Car le sentiment
confond la connaissance, parce qu’il modifie l’esprit,
et qu’il en partage la capacité qui est finie. Ainsi
Adam, qui connaissait clairement toutes ces choses, devait incessamment être
sur ses gardes. Il devait ne point s’arrêter au plaisir
qu’il goûtait, de peur de se laisser distraire, et
de se perdre en se laissant corrompre. Il devait demeurer ferme
dans la présence de Dieu, ne s’arrêter qu’à sa
lumière, et faire taire ses sens. Mais se fiant trop à soi-même
: sa lumière s’étant dissipée par le
goût des plaisirs sensibles, ou par un sentiment confus d’une
joie présomptueuse ; et s’étant ainsi distrait
insensiblement de celui qui faisait véritablement toute
sa force et toute sa félicité ; un sentiment vif
de complaisance pour sa femme, l’a fait tomber dans la désobéissance
: et il a été justement puni par la rébellion
de ses sens, auxquels il s’était volontairement soumis.
Il semble par cette punition que Dieu l’ait tout à fait
quitté, que Dieu n’ait plus voulu en être aimé,
et qu’il lui ait abandonné les choses sensibles pour être
l’objet de sa connaissance et de son amour. La malédiction
de Dieu contre Adam est tombée sur tous les enfants de ce
père rebelle. Dieu s’est retiré du monde :
il ne se communique plus au monde ; il le repousse au contraire
incessamment de lui. On souffre de la douleur lorsqu’on court
après Dieu ; et l’on goûte de plusieurs sortes
de plaisirs, lorsqu’en étant las de le suivre par
des voies dures et pénibles, l’on s’attache à ses
créatures. Le monde ne connaît point clairement qu’il
faut aimer Dieu, ou qu’il ne faut aimer véritablement
que Dieu ; et il sent au contraire d’une manière très
vive et très engageante, qu’il faut aimer autre chose
que Dieu, et par conséquent le monde n’aime point
Dieu : il s’éloigne sans cesse de lui, et il est même
dans l’impuissance de se tourner vers lui. Il a été honteusement
chassé du Paradis terrestre en Adam : il n’y a plus
de Ciel, plus de Dieu, plus de félicité pour lui
: il est anathème éternel. C’est un crime que
de lui vouloir du bien ; Dieu ne lui en veut point, et ne lui en
voudra jamais considéré tel qu’il est. Il ne
peut même sans se faire tort, s’en vouloir à soi-même
: car il ne peut se vouloir du bien sans blesser l’ordre
immuable de la justice, sans irriter celui dont la volonté essentielle
et nécessaire est l’ordre, et sans augmenter l’aversion
et la haine d’un Dieu vengeur. Que faire dans cet état
malheureux ? Enrager et se désespérer ; chercher
le néant, puisqu’on n’a point Dieu ? Mais le
néant même est peut-être une faveur, et l’on
n’en mérite point : on ne le trouvera donc point.
On peut bien se faire mourir ; mais on ne peut s’anéantir
: et si la mort était le néant, certainement l’homme
ne pourrait se donner la mort. Que faire donc à tout ceci
? Le voici. S’humilier profondément et se haïr
mortellement comme enfant d’Adam, et ne s’aimer et
ne se considérer ni soi ni les autres, qu’en Jésus-Christ
et que selon Jésus-Christ, en qui toutes choses subsistent,
et par qui nous sommes réconciliés avec Dieu.
Elévation à Dieu.
Mon Dieu, que je me souvienne toujours de la malheureuse qualité que
je porte d’enfant d’Adam : Que comme tel, je ne mérite
pas seulement de penser à vous, de vous adorer et de vous
aimer : que je doive être continuellement dans des ténèbres épaisses,
et dans des sécheresses effroyables, éloigné de
vous, méprisé et rebuté de vous comme un anathème éternel,
et sans aucun droit de me plaindre de votre juste rigueur, ni à vous,
ni même à vos créatures. Que je m’humilie, ô mon
Dieu, et que je me haïsse selon cet état ; puisque
selon cet état je suis incapable de vous aimer : et qu’avec
une foi humble j’aie recours à votre fils, qui nous
a rendu la paix, et par qui nous avons un accès libre auprès
de vous, pour vous rendre ce que nous vous devons, et pour vous
demander ce qu’il semble que vous devez à notre misère.
O Jésus mon libérateur achevez votre ouvrage : dépouillez-moi
du vieil homme, et me revêtez du nouveau. Je ne veux plus
aimer en moi que ce que vous y avez mis, ou plutôt je ne
veux plus aimer que vous en moi. Vous êtes toute ma sagesse
et toute ma force, vous faites aussi toute ma gloire et toute ma
félicité.
3e considération.
L’homme considéré comme fils d’un père
rebelle à Dieu, est un malheureux enfant, faible et délicat,
dépouillé de ses habits et de ses armes, exposé aux
injures de l’air, chassé comme son père du
Paradis terrestre et abandonné à la fureur des bêtes
sauvages. Adam avant son péché était fort
et robuste, dans un lieu inaccessible, et sous la protection de
Dieu : il n’y avait rien qui osât l’attaquer,
et il pouvait résister à tout. Après sa chute
toutes choses lui font la guerre, et il ne peut résister à rien.
Tous les enfants de ce père rebelle ne participent pas seulement à son
péché, mais encore à toutes ses disgrâces.
Expliquons ces choses par des idées distinctes. C’est
le plaisir qui est le maître du cœur de l’homme,
principalement lors que sa raison est distraite : car le plaisir
est le caractère naturel du bien ; et l’homme ne peut
s’empêcher d’aimer le bien. Le plaisir est donc
comme le poids de l’âme : il la fait pencher peu à peu,
et il l’entraîne enfin vers l’objet qui le cause
ou qui semble le causer, quoique la raison s’y puisse opposer
pour quelque temps. Adam avant son péché ne sentait
point de plaisirs prévenants, qui le portassent malgré lui à l’amour
des objets sensibles : il était dans une parfaite liberté :
il disposait entièrement de lui-même. Il n’était
point porté, mais étant juste et sans concupiscence,
il se portait lui-même, selon sa lumière, à l’amour
de son vrai bien. Mais après son péché, il
a perdu cette parfaite liberté. N’étant plus
le maître du plaisir et n’en pouvant plus arrêter
le sentiment, le plaisir s’est rendu maître de lui,
et il a tyranniquement assujetti son esprit et son cœur à toutes
les choses de la terre. Il est devenu tout terrestre, esclave du
péché, sujet à la mort et à tant d’autres
misères qu’il est inutile de décrire. Nous
naissons tous, comme notre premier père, attachés à la
terre : parce que nous sentons tous naturellement et malgré nous
du plaisir dans l’usage des choses sensibles qui sont le
bien du corps ; et que nous n’en sentons point naturellement
dans ce qui contribue à la perfection de notre esprit. Car
c’est ce dérèglement de nos plaisirs qui dérègle
notre cœur, et qui est la source la plus féconde de
nos maux. Dans l’état misérable où nous
sommes, nous ne saurions par nous-mêmes nous rapprocher de
Dieu ; et nous ne pouvons pas même trouver dans tout l’univers
une créature assez noble et assez pure, assez élevée
par la dignité de sa personne et par la grandeur de ses
mérites, pour nous réconcilier avec Dieu : mais nous
trouvons dans la Religion chrétienne tout ce qui nous manque.
Elle nous prêche sans cesse la privation, le renoncement,
la circoncision du coeur, la diminution du poids du péché :
et en même temps elle nous donne un Médiateur par
les mérites duquel nous recevons le poids de la grâce,
cette délectation victorieuse, quæ exuperat omnem
sensum, qui passe tout sentiment, et qui nous attire à Dieu
nonobstant même le poids incommode de nos passions et des
plaisirs de nos sens. Car ces deux choses, la privation des plaisirs
et la délectation de la grâce nous sont absolument
nécessaires après le péché. Il faut,
par une mortification continuelle de nos sens et de nos passions,
diminuer le poids de la concupiscence qui nous porte vers la terre
; et demander à Dieu par notre Médiateur Jésus-Christ
la délectation de la grâce, sans laquelle nous avons
beau diminuer le poids du péché, il pèsera
toujours beaucoup : mais si peu qu’il pesât, il nous
entraînerait infailliblement, et nous tiendrait comme collés à la
terre, et sous la domination de nos ennemis.
Elévation à Dieu.
Mon Dieu, faites-moi toujours connaître que je suis chassé hors
de mon pays ; que je suis parmi des ennemis, qui ne songent qu’à me
donner la mort ; que l’air du monde est un air empesté,
qui achève de m’empoisonner ; qu’il n’y
a point de créature qui ne m’applique à elle,
et qui ne me détourne de vous. Mais, mon Dieu, faites-moi
bien connaître, que les plus dangereux ennemis que j’aie,
sont mes ennemis domestiques : que je me dois plus craindre moi-même,
que je ne dois craindre le monde ; et que je dois plus craindre
le monde, que je ne dois craindre le démon : que parmi tant
d’ennemis, je n’ai point de force pour me défendre,
je n’ai point d’armes pour les combattre ; je n’ai
pas même assez de lumière pour les bien connaître
et leurs artifices. Faites-moi sentir toutes mes faiblesses, toutes
mes blessures, toutes mes misères, dont je n’ai encore
qu’une connaissance fort imparfaite. O Jésus, je ne
vois que faiblesse en moi, lorsque je me regarde sans vous : mais
lorsque je vous sens avec moi, je me sens une force invincible.
In te inimicos nostros ventilabimus corevenu, et in nomine tuo spernemus
insurgentes in nobis : non enim in arcu meo sperabo, et gladius
meus non salvabit me. O Jésus moqué, souffleté,
flagellé, couvert de crachats et de sang, humilié jusqu’à la
mort, confondez mon orgueil et ma délicatesse. Chassez de
mon coeur par la vertu de vos humiliations et de vos souffrances,
et par le mérite de vos dispositions intérieures,
tous mes ennemis domestiques. Habillez-vous de pourpre ô mon
Roi ; venez couronné d’épines, et le roseau à la
main ; venez les combattre et les juger. Montez sur le trône
de votre croix, et faites mourir tous les tyrans de mon coeur par
votre seule présence, à la vue de l’état
où votre charité vous a réduit. Anéantissez
pour jamais l’orgueil du péché. Que l’homme
n’ait plus de honte d’être semblable au Dieu
qu’il adore. O mon Dieu, élevez-moi avec vous, attachez-moi
avec vous ; afin que j’aie part à cette puissance
si terrible à mes ennemis domestiques, si terrible au monde,
et si terrible à l’enfer.