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  • textes philosophiques

Abbé de Condillac (extrait)

Essai sur l’origine des connoissances humaines : ouvrage où l’on réduit à un seul principe tout ce qui concerne l’entendement humain.

Etienne Bonnot de Condillac, Philosophe et académicien françaisQue l’usage des signes est la vraie cause des progrès de l’imagination, de la contemplation et de la mémoire.



Pour développer entièrement les ressorts de l’imagination, de la contemplation et de la mémoire, il faut rechercher quels secours ces opérations retirent de l’usage des signes. Je distingue trois sortes de signes. Les signes accidentels, ou les objets que quelques circonstances particulières ont liés avec quelques-unes de nos idées ; en sorte qu’ils sont propres à les réveiller. 2 les signes naturels, ou les cris que la nature a établis pour les sentimens de joie, de crainte, de douleur, etc.

Les signes d’institution, ou ceux que nous avons nous-mêmes choisis, et qui n’ont qu’un rapport arbitraire avec nos idées. 36 ces signes ne sont point nécessaires pour l’exercice des opérations qui précédent la réminiscence : car la perception et la conscience ne peuvent manquer d’avoir lieu tant qu’on est éveillé ; et l’attention n’étant que la conscience qui nous avertit plus particulièrement de la présence d’une perception, il suffit, pour l’occasionner, qu’un objet agisse sur les sens avec plus de vivacité que les autres. Jusques-là les signes ne seroient propres qu’à fournir des occasions plus fréquentes d’exercer l’attention. Mais supposons un homme qui n’ait l’usage d’aucun signe arbitraire. Avec le seul secours des signes accidentels, son imagination et sa réminiscence pourront déjà avoir quelque exercice ; c’est-à-dire, qu’à la vue d’un objet la perception, avec laquelle il s’est lié, pourra se réveiller, et qu’il pourra la reconnoître pour celle qu’il a déjà eue. Il faut cependant remarquer que cela n’arrivera qu’autant que quelque cause étrangère lui mettra cet objet sous les yeux. Quand il est absent, l’homme que je suppose n’a point de moyens pour se le rappeller de lui-même ; puisqu’il n’a à sa disposition aucune des choses qui y pourroient être liées. Il ne dépend donc point de lui de réveiller l’idée qui y est attachée. Ainsi l’exercice de son imagination n’est point encore à son pouvoir.

Quant aux cris naturels, cet homme les formera, aussitôt qu’il éprouvera les sentimens ausquels ils sont affectés. Mais ils ne seront pas, dès la première fois, des signes à son égard ; puisqu’au lieu de lui réveiller des perceptions, ils n’en seront que des suites. Lorsqu’il aura souvent éprouvé le même sentiment, et qu’il aura, tout aussi souvent, poussé le cri qui doit naturellement l’accompagner ; l’un et l’autre se trouveront si vivement liés dans son imagination, qu’il n’entendra plus le cri qu’il n’éprouve le sentiment en quelque manière. C’est alors que ce cri sera un signe. Mais il ne donnera de l’exercice à l’imagination de cet homme que quand le hasard le lui fera entendre. Cet exercice ne sera donc pas plus à sa disposition que dans le cas précédent. Il ne faudroit pas m’opposer qu’il pourroit, à la longue, se servir de ces cris, pour se retracer à son gré les sentimens qu’ils expriment. Je répondrois qu’alors ils cesseroient d’être des signes naturels, dont le caractère est de faire connoître par eux-mêmes, et indépendamment du choix que nous en avons fait, l’impression que nous éprouvons, en occasionnant quelque chose de semblable chez les autres. Ce seroient des sons que cet homme auroit choisis, comme nous avons fait ceux de crainte, de joie, etc. Ainsi il auroit l’usage de quelques signes d’institution, ce qui est contraire à la supposition dans laquelle je raisonne actuellement.

La mémoire, comme nous l’avons vu, ne consiste que dans le pouvoir de nous rappeller les signes de nos idées, ou les circonstances qui les ont accompagnées ; et ce pouvoir n’a lieu qu’autant que, par l’analogie des signes que nous avons choisis, et par l’ordre que nous avons mis entre nos idées, les objets que nous voulons nous retracer tiennent à quelques-uns de nos besoins présens. Enfin, nous ne saurions nous rappeller une chose qu’autant qu’elle est liée, par quelque endroit, à quelques-unes de celles qui sont à notre disposition. Or un homme qui n’a que des signes accidentels et des signes naturels n’en a point qui soient à ses ordres. Ses besoins ne peuvent donc occasionner que l’exercice de son imagination. Ainsi il doit être sans mémoire.

Delà on peut conclure que les bêtes n’ont point de mémoire, et qu’elles n’ont qu’une imagination dont elles ne sont point maîtresses de disposer. Elles ne se représentent une chose absente qu’autant que, dans leur cerveau, l’image en est étroitement liée à un objet présent. Ce n’est pas la mémoire qui les conduit dans un lieu où, la veille, elles ont trouvé de la nourriture : mais c’est que le sentiment de la faim est si fort lié avec les idées de ce lieu et du chemin qui y mène, que celles-ci se réveillent aussitôt qu’elles l’éprouvent. Ce n’est pas la mémoire qui les fait fuir devant les animaux qui leur font la guerre. Mais quelques-unes de leur espèce ayant été dévorées à leurs yeux, les cris dont, à ce spectacle, elles ont été frappées ont réveillé dans leur âme les sentimens de douleur dont ils sont les signes naturels ; et elles ont fui.

Lorsque ces animaux reparoissent, ils retracent en elles les mêmes sentimens ; parce que, ces sentimens ayant été produits, la première fois, à leur occasion, la liaison est faite. Elles reprennent donc encore la fuite. Quant à celles qui n’en auroient vu périr aucune de cette manière ; on peut, avec fondement, supposer que leur mère ou quelque autre les ont, dans les commencemens, engagées à fuir avec elles, en leur communiquant, par des cris, la frayeur qu’elles conservent, et qui se réveille toujours à la vue de leur ennemi. Si l’on rejette toutes ces suppositions, je ne vois pas ce qui pourroit les porter à prendre la fuite. Peut-être me demandera-t-on qui leur a appris à reconnoître les cris qui sont les signes naturels de la douleur : l’expérience. Il n’y en a point qui n’ait éprouvé la douleur de bonne heure ; et qui, par conséquent, n’ait eu occasion d’en lier le cri avec le sentiment. Il ne faut pas s’imaginer qu’elles ne puissent fuir qu’autant qu’elles auroient une idée précise du péril qui les menace : il suffit que les cris de celles de leur espèce réveillent en elles le sentiment d’une douleur quelconque. 41 on voit que, si, faute de mémoire, les bêtes ne peuvent pas, comme nous, se rappeller d’elles-mêmes, et à leur gré, les perceptions qui sont liées dans leur cerveau, l’imagination y supplée parfaitement. Car, en leur retraçant les perceptions mêmes des objets absens, elle les met dans le cas de se conduire comme si elles avoient ces objets sous les yeux ; et, par-là, de pourvoir à leur conservation plus promptement et plus surement, que nous ne faisons quelquefois nous-mêmes avec le secours de la raison. Nous pouvons remarquer en nous quelque chose de semblable, dans les occasions où la réflexion seroit trop lente pour nous faire échapper à un danger. à la vue, par exemple, d’un corps prêt à nous écraser, l’imagination nous retrace l’idée de la mort, ou quelque chose d’approchant ; et cette idée nous porte aussitôt à éviter le coup qui nous menace. Nous péririons infailliblement, si, dans ces momens, nous n’avions que le secours de la mémoire et de la réflexion.

L’imagination produit même souvent en nous des effets qui paroîtroient devoir appartenir à la réflexion la plus présente. Quoique fort occupés d’une idée, les objets qui nous environnent continuent d’agir sur nos sens : les perceptions qu’ils occasionnent en réveillent d’autres auxquelles elles sont liées, et celles-ci déterminent certains mouvemens dans notre corps. Si toutes ces choses nous affectent moins vivement que l’idée qui nous occupe, elles ne peuvent nous en distraire ; et, par-là, il arrive que, sans réfléchir sur ce que nous faisons, nous agissons de la même manière que si notre conduite étoit raisonnée. Il n’y a personne qui ne l’ait éprouvé. Un homme traverse Paris, et évite tous les embarras avec les mêmes précautions que s’il ne pensoit qu’à ce qu’il fait. Cependant il est assuré qu’il étoit occupé de toute autre chose. Bien plus : il arrive même souvent que, quoique notre esprit ne soit point à ce qu’on nous demande, nous y répondons exactement. C’est que les mots qui expriment la question sont liés à ceux qui forment la réponse, et que les derniers déterminent les mouvemens propres à les articuler. La liaison des idées est le principe de tous ces phénomènes.

Nous connoissons donc, par notre expérience, que l’imagination, lorsque même nous ne sommes pas maîtres d’en règler l’exercice, suffit pour expliquer des actions qui paroissent raisonnées, quoiqu’elles ne le soient pas. C’est pourquoi on a lieu de croire qu’il n’y a point d’autre opération dans les bêtes. Quels que soient les faits qu’on en rapporte, les hommes en fourniront d’aussi surprenans, et qui pourront s’expliquer par le principe de la liaison des idées.

En suivant les explications que je viens de donner, on se fait une idée nette de ce qu’on appelle instinct. C’est une imagination qui, à l’occasion d’un objet, réveille les perceptions qui y sont immédiatement liées, et, par ce moyen, dirige, sans le secours de la réflexion, toutes sortes d’animaux. Faute d’avoir connu les analyses que je viens de faire, et, sur tout, ce que j’ai dit sur la liaison des idées, les philosophes ont été fort embarrassés pour expliquer l’instinct des bêtes. Il leur est arrivé ce qui ne peut manquer, toutes les fois qu’on raisonne sans être remonté à l’origine des choses : je veux dire, qu’incapables de prendre un juste milieu ils se sont égarés dans les deux extrémités.

Les uns ont mis l’instinct à côté ou même au-dessus de la raison : les autres ont rejetté l’instinct et ont pris les bêtes pour de purs automates. Ces deux opinions sont également ridicules, pour ne rien dire de plus. La ressemblance qu’il y a entre les bêtes et nous prouve qu’elles ont une âme ; et la différence qui s’y rencontre prouve qu’elle est inférieure à la nôtre. Mes analyses rendent la chose sensible ; puisque les opérations de l’âme des bêtes se bornent à la perception, à la conscience, à l’attention, à la réminiscence, et à une imagination qui n’est point à leur commandement ; et que la nôtre a d’autres opérations dont je vais exposer la génération.

Il faut appliquer à la contemplation ce que je viens de dire de l’imagination et de la mémoire, selon qu’on la rapportera à l’une ou à l’autre. Si on la fait consister à conserver les perceptions, elle n’a, avant l’usage des signes d’institution, qu’un exercice qui ne dépend pas de nous ; et elle n’en a point du tout, si on la fait consister à conserver les signes mêmes.

Tant que l’imagination, la contemplation et la mémoire n’ont point d’exercice, ou que les deux premières n’en ont qu’un dont on n’est pas maître ; on ne peut disposer soi-même de son attention. En effet, comment en disposeroit-on, puisque l’ame n’a point encore d’opération à son pouvoir ? Elle ne va donc d’un objet à l’autre, qu’autant qu’elle est entraînée par la force de l’impression que les choses font sur elle.

Mais, aussitôt qu’un homme commence à attacher des idées à des signes qu’il a lui-même choisis, on voit se former en lui la mémoire. Celle-ci acquise, il commence à disposer par lui-même de son imagination, et à lui donner un nouvel exercice. Car, par le secours des signes qu’il peut rappeller à son gré, il réveille, ou du moins il peut réveiller souvent, les idées qui y sont liées. Dans la suite, il acquerera d’autant plus d’empire sur son imagination, qu’il inventera davantage de signes, parce qu’il se procurera un plus grand nombre de moyens pour l’exercer. Voilà où l’on commence à appercevoir la supériorité de notre ame sur celle des bêtes. Car, d’un côté, il est constant qu’il ne dépend point d’elles d’attacher leurs idées à des signes arbitraires ; et, de l’autre, il paroît certain que cette impuissance ne vient pas uniquement de l’organisation. Leurs corps n’est-il pas aussi propre au langage d’action que le nôtre ? Plusieurs d’entr’elles n’ont-elles pas tout ce qu’il faut pour l’articulation des sons ? Pourquoi donc, si elles étoient capables des mêmes opérations que nous, n’en donneroient-elles pas des preuves ? Ces détails démontrent comment l’usage des différentes sortes de signes concourt aux progrès de l’imagination, de la contemplation et de la mémoire. Tout cela va encore se développer davantage dans le chapitre suivant.

Extraits de philosophes

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l'abbé condillac, philosophe et économiste français

étienne Bonnot de Condillac, philosophe français, né en septembre 1715 à Grenoble, mort en août 1780 à Lailly-en-Val.

3eme des 5 enfants d'une famille de juristes nouvellement anoblie, il entre dans les ordres en 1733 devient abbé de Mureau mais se consacre essentiellement à la philosophie.

Il se rend à Paris, fréquente les salons, se lie d'amitié avec Jean-Jacques rousseau et Denis Diderot.

Il étudie la métaphysique de son temps, étudie Locke et publie sa première œuvre en 1746, rapidement suivit d'autre ouvrage ou il exprime sa doctrine le sensualisme.

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