DARWIN L'origine des espèces
NOTICE HISTORIQUE SUR LES PROGRES DE L'OPINION RELATIVE A L'ORIGINE
DES ESPECES AVANT LA PUBLICATION DE LA PREMIERE EDITION ANGLAISE
DU PRESENT OUVRAGE.
Je me propose de passer brièvement en revue les progrès
de l'opinion relativement à l'origine des espèces.
Jusque tout récemment, la plupart des naturalistes croyaient
que les espèces sont des productions immuables créées
séparément. De nombreux savants ont habilement soutenu
cette hypothèse. Quelques autres, au contraire, ont admis
que les espèces éprouvent des modifications et que
les formes actuelles descendent de formes préexistantes
par voie de génération régulière. Si
on laisse de côté les allusions qu'on trouve à cet égard
dans les auteurs de l'antiquité, [ Aristote, dans ses Physicoe
Auscultationes (lib. II, cap. VIII, § 2), après
avoir remarqué que la pluie ne tombe pas plus pour faire
croître le blé qu'elle ne tombe pour l'avarier lorsque
le fermier le bat en plein air, applique le même argument
aux organismes et ajoute (M. Clair Grece m'a le premier signalé ce
passage) : « Pourquoi les différentes parties (du
corps) n'auraient-elles pas dans la nature ces rapports purement
accidentels ? Les dents, par exemple, croissent nécessairement
tranchantes sur le devant de la bouche, pour diviser les aliments
les molaires plates servent à mastiquer ; pourtant elles
n'ont pas été faites dans ce but, et cette forme
est le résultat d'un accident. Il en est de même pour
les autres parties qui paraissent adaptées à un but.
Partout donc, toutes choses réunies (c'est-à-dire
l'ensemble des parties d'un tout) se sont constituées comme
si elles avaient été faites en vue de quelque chose
; celles façonnées d'une manière appropriée
par une spontanéité interne se sont conservées,
tandis que, dans le cas contraire, elles ont péri et périssent
encore. » On trouve là une ébauche des principes
de la sélection naturelle ; mais les observations sur la
conformation des dents indiquent combien peu Aristote comprenait
ces principes. ] Buffon est le premier qui, dans les temps modernes,
a traité ce sujet au point de vue essentiellement scientifique.
Toutefois, comme ses opinions ont beaucoup varié à diverses époques,
et qu'il n'aborde ni les causes ni les moyens de la transformation
de l'espèce, il est inutile d'entrer ici dans de plus amples
détails sur ses travaux.
Lamarck est le premier qui éveilla par ses conclusions une
attention sérieuse sur ce sujet. Ce savant, justement célèbre,
publia pour la première fois ses opinions en 1801 ; il les
développa considérablement, en 1809, dans sa Philosophie
zoologique, et subséquemment, en 1815, dans l'introduction à son Histoire
naturelle des animaux sans vertèbres. Il soutint dans
ces ouvrages la doctrine que toutes les espèces, l'homme
compris, descendent d'autres espèces. Le premier, il rendit à la
science l'éminent service de déclarer que tout changement
dans le monde organique, aussi bien que dans le monde inorganique,
est le résultat d'une loi, et non d'une intervention miraculeuse.
L'impossibilité d'établir une distinction entre les
espèces et les variétés, la gradation si parfaite
des formes dans certains groupes, et l'analogie des productions
domestiques, paraissent avoir conduit Lamarck à ses conclusions
sur les changements graduels des espèces. Quant aux causes
de la modification, il les chercha en partie dans l'action directe
des conditions physiques d'existence, dans le croisement des formes
déjà existantes, et surtout dans l'usage et le défaut
d'usage, c'est-à-dire dans les effets de l'habitude. C'est à cette
dernière cause qu'il semble rattacher toutes les admirables
adaptations de la nature, telles que le long cou de la girafe,
qui lui permet de brouter les feuilles des arbres. Il admet également
une loi de développement progressif ; or, comme toutes les
formes de la vie tendent ainsi au perfectionnement, il explique
l'existence actuelle d'organismes très simples par la génération
spontanée. [ C'est à l'excellente histoire d'Isidore
Geoffroy Saint-Hilaire (Hist. nat. générale,
1859, t. II, p. 405) que j'ai emprunté la date de la première
publication de Lamarck ; cet ouvrage contient aussi un résumé des
conclusions de Buffon sur le même sujet. Il est curieux de
voir combien le docteur Erasme Darwin, mon grand-père, dans
sa Zoonomia (vol. I, p. 500-510), publiée en 1794,
a devancé Lamarck dans ses idées et ses erreurs.
D'après Isidore Geoffroy, Goethe partageait complètement
les mêmes idées, comme le prouve l'introduction d'un
ouvrage écrit en 1794 et 1795, mais publié beaucoup
plus tard. Il a insisté sur ce point (Goethe als Naturforscher,
par le docteur Karl Meding, p. 34), que les naturalistes auront à rechercher,
par exemple, comment le bétail a acquis ses cornes, et non à quoi
elles servent. C'est là un cas assez singulier de l'apparition à peu
près simultanée d'opinions semblables, car il se
trouve que Goethe en Allemagne, le docteur Darwin en Angleterre,
et Geoffroy Saint-Hilaire en France arrivent, dans les années
1794-95, à la même conclusion sur l'origine des espèces.
]
Geoffroy Saint-Hilaire, ainsi qu'on peut le voir dans l'histoire
de sa vie, écrite par son fils, avait déjà,
en 1795, soupçonné que ce que nous appelons les espèces ne
sont que des déviations variées d'un même type.
Ce fut seulement en 1828 qu'il se déclara convaincu que
les mêmes formes ne se sont pas perpétuées
depuis l'origine de toutes choses ; il semble avoir regardé les
conditions d'existence ou le monde ambiant comme la cause
principale de chaque transformation. Un peu timide dans ses conclusions,
il ne croyait pas que les espèces existantes fussent en
voie de modification ; et, comme l'ajoute son fils, « c'est
donc un problème à réserver entièrement à l'avenir, à supposer
même que l'avenir doive avoir prise sur lui. »
Le docteur W.-C. Wells, en 1813, adressa à la Société royale
un mémoire sur une « femme blanche, dont la peau,
dans certaines parties, ressemblait à celle d'un nègre »,
mémoire qui ne fut publié qu'en 1818 avec ses fameux Two
Essays upon Dew and Single Vision. Il admet distinctement
dans ce mémoire le principe de la sélection naturelle,
et c'est la première fois qu'il a été publiquement
soutenu ; mais il ne l'applique qu'aux races humaines, et à certains
caractères seulement. Après avoir remarqué que
les nègres et les mulâtres échappent à certaines
maladies tropicales, il constate premièrement que tous les
animaux tendent à varier dans une certaine mesure, et secondement
que les agriculteurs améliorent leurs animaux domestiques
par la sélection. Puis il ajoute que ce qui, dans ce dernier
cas, est effectué par « l'art paraît l'être également,
mais plus lentement, par la nature, pour la production des variétés
humaines adaptées aux régions qu'elles habitent :
ainsi, parmi les variétés accidentelles qui ont pu
surgir chez les quelques habitants disséminés dans
les parties centrales de l'Afrique, quelques-unes étaient
sans doute plus aptes que les autres à supporter les maladies
du pays. Cette race a dû, par conséquent, se multiplier,
pendant que les autres dépérissaient, non seulement
parce qu'elles ne pouvaient résister aux maladies, mais
aussi parce qu'il leur était impossible de lutter contre
leurs vigoureux voisins. D'après mes remarques précédentes,
il n'y a pas à douter que cette race énergique ne
fût une race brune. Or, la même tendance à la
formation de variétés persistant toujours, il a dû surgir,
dans le cours des temps, des races de plus en plus noires ; et
la race la plus noire étant la plus propre à s'adapter
au climat, elle a dû devenir la race prépondérante,
sinon la seule, dans le pays particulier où elle a pris
naissance. » L'auteur étend ensuite ces mêmes
considérations aux habitants blancs des climats plus froids.
Je dois remercier M. Rowley, des Etats-Unis, d'avoir, par l'entremise
de M. Brace, appelé mon attention sur ce passage du mémoire
du docteur Wells.
L'honorable et révérend W. Hebert, plus tard doyen
de Manchester, écrivait en 1822, dans le quatrième
volume des Horticultural Transactions, et dans son ouvrage
sur les Amarylliadacées (1837, p. 19, 339), que « les
expériences d'horticulture ont établi, sans réfutation
possible, que les espèces botaniques ne sont qu'une classe
supérieure de variétés plus permanentes. » Il étend
la même opinion aux animaux, et croit que des espèces
uniques de chaque genre ont été créées
dans un état primitif très plastique, et que ces
types ont produit ultérieurement, principalement par entre-croisement
et aussi par variation, toutes nos espèces existantes.
En 1826, le professeur Grant, dans le dernier paragraphe de son
mémoire bien connu sur les spongilles (Edinburg Philos.
Journal, 1826, t. XIV, p. 283), déclare nettement qu'il
croit que les espèces descendent d'autres espèces,
et qu'elles se perfectionnent dans le cours des modifications qu'elles
subissent. Il a appuyé sur cette même opinion dans
sa cinquante-cinquième conférence, publiée
en 1834 dans the Lancet.
En 1831, M. Patrick Matthew a publié un traité intitulé Navai
Timber and Arboriculture, dans lequel il émet exactement
la même opinion que celle que M. Wallace et moi avons exposée
dans le Linnean Journal, et que je développe dans
le présent ouvrage. Malheureusement, M. Matthew avait énoncé ses
opinions très brièvement et par passages disséminés
dans un appendice à un ouvrage traitant un sujet tout différent
; elles passèrent donc inaperçues jusqu'à ce
que M. Matthew lui-même ait attiré l'attention sur
elles dans le Gardener's Chronicle (7 avril 1860). Les
différences entre nos manières de voir n'ont pas
grande importance. Il semble croire que le monde a été presque
dépeuplé à des périodes successives,
puis repeuplé de nouveau ; il admet, à titre d'alternative,
que de nouvelles formes peuvent se produire « sans l'aide
d'aucun moule ou germe antérieur ». Je crois ne pas
bien comprendre quelques passages, mais il me semble qu'il accorde
beaucoup d'influence à l'action directe des conditions d'existence.
Il a toutefois établi clairement toute la puissance du principe
de la sélection naturelle.
Dans sa Description physique des îles Canaries (1836,
p.147), le célèbre géologue et naturaliste
von Buch exprime nettement l'opinion que les variétés
se modifient peu à peu et deviennent des espèces
permanentes, qui ne sont plus capables de s'entrecroiser.
Dans la Nouvelle Flore de l'Amérique du Nord (1836,
p. 6), Rafinesque s'exprimait comme suit : « Toutes les
espèces ont pu autrefois être des variétés,
et beaucoup de variétés deviennent graduellement
des espèces en acquérant des caractères permanents
et particuliers ;» et, un peu plus loin, il ajoute (p. 18)
: « les types primitifs ou ancêtres du genre exceptés. »
En 1843-44, dans le Boston Journal of Nat. Hist. U. S. (t.1V,
p. 468), le professeur Haldeman a exposé avec talent les
arguments pour et contre l'hypothèse du développement
et de la modification de l'espèce ; il paraît pencher
du côté de la variabilité.
Les Vestiges of Creation ont paru en 1844. Dans la dixième édition,
fort améliorée (1853), l'auteur anonyme dit (p. 155)
: « La proposition à laquelle on peut s'arrêter
après de nombreuses considérations est que les diverses
séries d'êtres animés, depuis les plus simples
et les plus anciens jusqu'aux plus élevés et aux
plus récents, sont, sous la providence de Dieu, le résultat
de deux causes : premièrement, d'une impulsion
communiquée aux formes de la vie ; impulsion qui les pousse
en un temps donné, par voie de génération
régulière, à travers tous les degrés
d'organisation, jusqu'aux Dicotylédonées et aux vertébrés
supérieurs ; ces degrés sont, d'ailleurs, peu nombreux
et généralement marqués par des intervalles
dans leur caractère organique, ce qui nous rend si difficile
dans la pratique l'appréciation des affinités ; secondement,
d'une autre impulsion en rapport avec les forces vitales, tendant,
dans la série des générations, à approprier,
en les modifiant, les conformations organiques aux circonstances
extérieures, comme la nourriture, la localité et
les influences météoriques ; ce sont là les adaptations du
théologien naturel.» L'auteur paraît croire
que l'organisation progresse par soubresauts, mais que les effets
produits par les conditions d'existence sont graduels. Il soutient
avec assez de force, en se basant sur des raisons générales,
que les espèces ne sont pas des productions immuables. Mais
je ne vois pas comment les deux « impulsions » supposées
peuvent expliquer scientifiquement les nombreuses et admirables
coadaptations que l'on remarque dans la nature ; comment, par exemple,
nous pouvons ainsi nous rendre compte de la marche qu'a dû suivre
le pic pour s'adapter à ses habitudes particulières.
Le style brillant et énergique de ce livre, quoique présentant
dans les premières éditions peu de connaissances
exactes et une grande absence de prudence scientifique, lui assura
aussitôt un grand succès ; et, à mon avis,
il a rendu service en appelant l'attention sur le sujet, en combattant
les préjugés et en préparant les esprits à l'adoption
d'idées analogues.
En 1846, le vétéran de la zoologie, M. J. d'Omalius
d'Halloy, a publié (Bull. de l'Acad. roy. de Bruxelles,
vol. XIII, p.581) un mémoire excellent, bien que court,
dans lequel il émet l'opinion qu'il est plus probable que
les espèces nouvelles ont été produites par
descendance avec modifications plutôt que créées
séparément ; l'auteur avait déjà exprimé cette
opinion en 1831.
Dans son ouvrage Nature of Limbs, p. 86, le professeur
Owen écrivait en 1849: « L'idée archétype
s'est manifestée dans la chair sur notre planète,
avec des modifications diverses, longtemps avant l'existence des
espèces animales qui en sont actuellement l'expression.
Mais jusqu'à présent nous ignorons entièrement à quelles
lois naturelles ou à quelles causes secondaires la succession
régulière et la progression de ces phénomènes
organiques ont pu être soumises. » Dans son discours à l'Association
britannique, en 1858, il parle (p. 51) de « l'axiome de la
puissance créatrice continue, ou de la destinée préordonnée
des choses vivantes. » Plus loin (p. 90), à propos
de la distribution géographique, il ajoute : « Ces
phénomènes ébranlent la croyance où nous étions
que l'aptéryx de la Nouvelle-Zélande et le coq de
bruyère rouge de l'Angleterre aient été des
créations distinctes faites dans une île et pour elle.
Il est utile, d'ailleurs de se rappeler toujours aussi que le zoologiste
attribue le mot de création a un procédé sur
lequel il ne connaît rien. » Il développe cette
idée en ajoutant que toutes les fois qu'un « zoologiste
cite des exemples tels que le précédent, comme preuve
d'une création distincte dans une île et pour elle,
il veut dire seulement qu'il ne sait pas comment le coq de bruyère
rouge se trouve exclusivement dans ce lieu, et que cette manière
d'exprimer son ignorance implique en même temps la croyance à une
grande cause créatrice primitive, à laquelle l'oiseau
aussi bien que les îles doivent leur origine. » Si
nous rapprochons les unes des autres les phrases prononcées
dans ce discours, il semble que, en 1858, le célèbre
naturaliste n'était pas convaincu que l'aptéryx et
le coq de bruyère rouge aient apparu pour la première
fois dans leurs contrées respectives, sans qu'il puisse
expliquer comment, pas plus qu'il ne saurait expliquer pourquoi.
Ce discours a été prononcé après la
lecture du mémoire de M. Wallace et du mien sur l'origine
des espèces devant la Société Linnéenne.
Lors de la publication de la première édition du
présent ouvrage, je fus, comme beaucoup d'autres avec moi,
si complètement trompé par des expressions telles
que « l'action continue de la puissance créatrice »,
que je rangeai le professeur Owen, avec d'autres paléontologistes,
parmi les partisans convaincus de l'immutabilité de l'espèce
; mais il paraît que c'était de ma part une grave
erreur (Anatomy of Vertebrates, vol. III, p. 796). Dans
les précédentes éditions de mon ouvrage je
conclus, et je maintiens encore ma conclusion, d'après un
passage commençant (ibid., vol. I, p. 35) par les
mots : « Sans doute la forme type, etc. », que le professeur
Owen admettait la sélection naturelle comme pouvant avoir
contribué en quelque chose à la formation de nouvelles
espèces ; mais il paraît, d'après un autre
passage (ibid., vol. III, p. 798), que ceci est inexact
et non démontré. Je donnai aussi quelques extraits
d'une correspondance entre le professeur Owen et le rédacteur
en chef de la London Review, qui paraissaient prouver à ce
dernier, comme à moi-même, que le professeur Owen
prétendait avoir émis avant moi la théorie
de la sélection naturelle. J'exprimai une grande surprise
et une grande satisfaction en apprenant cette nouvelle ; mais,
autant qu'il est possible de comprendre certains passages récemment
publiés (Anat. of Vertebrates, III, p. 798), je
suis encore en tout ou en partie retombé dans l'erreur.
Mais je me rassure en voyant d'autres que moi trouver aussi difficiles à comprendre
et à concilier entre eux les travaux de controverse du professeur
Owen. Quant à la simple énonciation du principe de
la sélection naturelle, il est tout à fait indifférent
que le professeur Owen m'ait devancé ou non, car tous deux,
comme le prouve cette esquisse historique, nous avons depuis longtemps
eu le docteur Wells et M. Matthew pour prédécesseurs.
M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, dans des conférences
faites en 1850 (résumées dans Revue et Mag. de
zoologie, janvier 1851), expose brièvement les raisons
qui lui font croire que « les caractères spécifiques
sont fixés pour chaque espèce, tant qu'elle se perpétue
au milieu des mêmes circonstances ; ils se modifient si les
conditions ambiantes viennent à changer ». « En
résumé, l'observation des animaux sauvages
démontre déjà la variabilité limitée des
espèces. Les expériences sur les animaux
sauvages devenus domestiques, et sur les animaux domestiques redevenus
sauvages, la démontrent plus clairement encore. Ces mêmes
expériences prouvent, de plus, que les différences
produites peuvent être de valeur générique. » Dans
son Histoire naturelle générale (vol. II,
1859, p. 430), il développe des conclusions analogues.
Une circulaire récente affirme que, dès 1851 (Dublin
Médical Press, p. 322), le docteur Freke a émis
l'opinion que tous les êtres organisés descendent
d'une seule forme primitive. Les bases et le traitement du sujet
diffèrent totalement des miens, et, comme le docteur Freke
a publié en 1861 son essai sur l'Origine des espèces
par voie d'affinité organique, il serait superflu
de ma part de donner un aperçu quelconque de son système.
M. Herbert Spencer, dans un mémoire (publié d'abord
dans le Leader, mars 1852, et reproduit dans ses Essays en
1858), a établi, avec un talent et une habileté remarquables,
la comparaison entre la théorie de la création et
celle du développement des êtres organiques. Il tire
ses preuves de l'analogie des productions domestiques, des changements
que subissent les embryons de beaucoup d'espèces, de la
difficulté de distinguer entre les espèces et les
variétés, et du principe de gradation générale
; il conclut que les espèces ont éprouvé des
modifications qu'il attribue au changement des conditions. L'auteur
(1855) a aussi étudié la psychologie en partant du
principe de l'acquisition graduelle de chaque aptitude et de chaque
faculté mentale.
En 1852, M. Naudin, botaniste distingué, dans un travail
remarquable sur l'origine des espèces (Revue horticole,
p. 102, republié en partie dans les Nouvelles Archives
du Muséum, vol. I, p. 171), déclare que les
espèces se forment de la même manière que les
variétés cultivées, ce qu'il attribue à la
sélection exercée par l'homme. Mais il n'explique
pas comment agit la sélection à l'état de
nature. Il admet, comme le doyen Herbert, que les espèces, à l'époque
de leur apparition, étaient plus plastiques qu'elles ne
le sont aujourd'hui. Il appuie sur ce qu'il appelle le principe
de finalité, « puissance mystérieuse,
indéterminée, fatalité pour les uns, pour
les autres volonté providentielle, dont l'action incessante
sur les êtres vivants détermine, à toutes les époques
de l'existence du monde, la forme, le volume et la durée
de chacun d'eux, en raison de sa destinée dans l'ordre de
choses dont il fait partie. C'est cette puissance qui harmonise
chaque membre à l'ensemble en l'appropriant à la
fonction qu'il doit remplir dans l'organisme général
de la nature, fonction qui est pour lui sa raison d'être » [
Il paraît résulter de citations faites dans Untersuchungen über
die Entwickelungs-Gesetze, de Bronn, que Unger, botaniste
et paléontologiste distingué, a publié en
1852 l'opinion que les espèces subissent un développement
et des modifications. D'Alton a exprimé la même opinion
en 1821, dans l'ouvrage sur les fossiles auquel il a collaboré avec
Pander. Oken, dans son ouvrage mystique Natur - Philosophie,
a soutenu des opinions analogues. Il paraît résulter
de renseignements contenus dans l'ouvrage Sur l'Espèce,
de Godron, que Bory Saint Vincent, Burdach, Poiret et Fries ont
tous admis la continuité de la production d'espèces
nouvelles. -- Je dois ajouter que sur trente-quatre auteurs cités
dans cette notice historique, qui admettent la modification des
espèces, et qui rejettent les actes de création séparés,
il y en a vingt-sept qui ont écrit sur des branches spéciales
d'histoire naturelle et de géologie. ]
Un géologue célèbre, le comte Keyserling,
a, en 1853 (Bull. de la Soc. géolog., 2° série,
vol. X, p. 357), suggéré que, de même que de
nouvelles maladies causées peut-être par quelque miasme
ont apparu et se sont répandues dans le monde, de même
des germes d'espèces existantes ont pu être, à certaines
périodes, chimiquement affectés par des molécules
ambiantes de nature particulière, et ont donné naissance à de
nouvelles formes.
Cette même année 1853, le docteur Schaaffhausen a
publié une excellente brochure (Verhandl. des naturhist.
Vereins der Preuss. Rheinlands, etc.) dans laquelle il explique
le développement progressif des formes organiques sur la
terre. Il croit que beaucoup d'espèces ont persisté très
longtemps, quelques-unes seulement s'étant modifiées,
et il explique les différences actuelles par la destruction
des formes intermédiaires. « Ainsi les plantes et
les animaux vivants ne sont pas séparés des espèces éteintes
par de nouvelles créations, mais doivent être regardés
comme leurs descendants par voie de génération régulière. »
M. Lecoq, botaniste français très connu, dans ses Etudes
sur la géographie botanique, vol. I, p. 250, écrit
en 1854 : « On voit que nos recherches sur la fixité ou
la variation de l'espèce nous conduisent directement aux
idées émises par deux hommes justement célèbres,
Geoffroy Saint-Hilaire et Goethe. » Quelques autres passages épars
dans l'ouvrage de M. Lecoq laissent quelques doutes sur les limites
qu'il assigne à ses opinions sur les modifications des
espèces.
Dans ses Essays on the Unity of Worlds, 1855, le révérend
Baden Powell a traité magistralement la philosophie de la
création. On ne peut démontrer d'une manière
plus frappante comment l'apparition d'une espèce nouvelle « est
un phénomène régulier et non casuel »,
ou, selon l'expression de sir John Herschell, « un procédé naturel
par opposition à un procédé miraculeux ».
Le troisième volume du Journal ot the Linnean Society,
publié le 1er juillet 1858, contient quelques mémoires
de M. Wallace et de moi, dans lesquels, comme je le constate dans
l'introduction du présent volume, M. Wallace énonce
avec beaucoup de clarté et de puissance la théorie
de la sélection naturelle.
Von Baer, si respecté de tous les zoologistes, exprima,
en 1859 (voir prof. Rud. Wagner, Zoologische-anthropologische
Untersuchungen, p. 51, 1861), sa conviction, fondée
surtout sur les lois de la distribution géographique, que
des formes actuellement distinctes au plus haut degré sont
les descendants d'un parent-type unique.
En juin 1859, le professeur Huxley, dans une conférence
devant l'Institution royale sur « les types persistants de
la vie animale », a fait les remarques suivantes : « Il
est difficile de comprendre la signification des faits de cette
nature, si nous supposons que chaque espèce d'animaux, ou
de plantes, ou chaque grand type d'organisation, a été formé et
placé sur la terre, à de longs intervalles, par
un acte distinct de la puissance créatrice ; et il faut
bien se rappeler qu'une supposition pareille est aussi peu appuyée
sur la tradition ou la révélation, qu'elle est fortement
opposée à l'analogie générale de la
nature. Si, d'autre part, nous regardons les types persistants au
point de vue de l'hypothèse que les espèces, à chaque époque,
sont le résultat de la modification graduelle d'espèces
préexistantes, hypothèse qui, bien que non prouvée,
et tristement compromise par quelques-uns de ses adhérents,
est encore la seule à laquelle la physiologie prête
un appui favorable, l'existence de ces types persistants semblerait
démontrer que l'étendue des modifications que les êtres
vivants ont dû subir pendant les temps géologiques
n'a été que faible relativement à la série
totale des changements par lesquels ils ont passé. »
En décembre 1859, le docteur Hooker a publié son Introduction
to the Australian Flora ; dans la première partie de
ce magnifique ouvrage, il admet la vérité de la descendance
et des modifications des espèces, et il appuie cette doctrine
par un grand nombre d'observations originales.
La première édition anglaise du présent ouvrage
a été publiée le 24 novembre 1859, et la
seconde le 7 janvier 1860.
INTRODUCTION
Les rapports géologiques qui existent entre la faune actuelle
et la faune éteinte de l'Amérique méridionale,
ainsi que certains faits relatifs à la distribution des êtres
organisés qui peuplent ce continent, m'ont profondément
frappé lors mon voyage à bord du navire le Beagle [
La relation du voyage de M. Darwin a été récemment
publiée en français sous le titre de : Voyage
d'un naturaliste autour du monde, 1 vol, in-8°, Paris,
Reinwald ], en qualité de naturaliste. Ces faits, comme
on le verra dans les chapitres subséquents de ce volume,
semblent jeter quelque lumière sur l'origine des espèces
-- ce mystère des mystères -- pour employer l'expression
de l'un de nos plus grands philosophes. A mon retour en Angleterre,
en l837, je pensai qu'en accumulant patiemment tous les faits relatifs à ce
sujet, qu'en les examinant sous toutes les faces, je pourrais peut-être
arriver à élucider cette question. Après cinq
années d'un travail opiniâtre, je rédigeai
quelques notes ; puis, en l844, je résumai ces notes sous
forme d'un mémoire, où j'indiquais les résultats
qui me semblaient offrir quelque degré de probabilité ;
depuis cette époque, j'ai constamment poursuivi le même
but. On m'excusera, je l'espère, d'entrer dans ces détails
personnels ; si je le fais, c'est pour prouver que je n'ai pris
aucune décision à la légère.
Mon oeuvre est actuellement (l859) presque complète. Il
me faudra, cependant, bien des années encore pour l'achever,
et, comme ma santé est loin d'être bonne, mes amis
m'ont conseillé de publier le résumé qui fait
l'objet de ce volume. Une autre raison m'a complètement
décidé : M. Wallace, qui étudie actuellement
l'histoire naturelle dans l'archipel Malais, en est arrivé à des
conclusions presque identiques aux miennes sur l'origine des espèces.
En l858, ce savant naturaliste m'envoya un mémoire à ce
sujet, avec prière de le communiquer à Sir Charles
Lyell, qui le remit à la Société Linnéenne
; le mémoire de M. Wallace a paru dans le troisième
volume du journal de cette société. Sir Charles Lyell
et le docteur Hooker, qui tous deux étaient au courant de
mes travaux -- le docteur Hooker avait lu l'extrait de mon manuscrit écrit
en l844 -- me conseillèrent de publier, en même temps
que le mémoire de M. Wallace, quelques extraits de mes notes
manuscrites.
Le mémoire qui fait l'objet du présent volume est
nécessairement imparfait. Il me sera impossible de renvoyer à toutes
les autorités auxquelles j'emprunte certains faits, mais
j'espère que le lecteur voudra bien se fier à mon
exactitude. Quelques erreurs ont pu, sans doute, se glisser dans
mon travail, bien que j'aie toujours eu grand soin de m'appuyer
seulement sur des travaux de premier ordre. En outre, je devrai
me borner à indiquer les conclusions générales
auxquelles j'en suis arrivé, tout en citant quelques exemples,
qui, je pense, suffiront dans la plupart des cas. Personne, plus
que moi, ne comprend la nécessité de publier plus
tard, en détail, tous les faits sur lesquels reposent mes
conclusions ; ce sera l'objet d'un autre ouvrage. Cela est d'autant
plus nécessaire que, sur presque tous les points abordés
dans ce volume, on peut invoquer des faits qui, au premier abord,
semblent tendre à des conclusions absolument contraires à celles
que j'indique. Or, on ne peut arriver à un résultat
satisfaisant qu'en examinant les deux côtés de la
question et en discutant les faits et les arguments ; c'est là chose
impossible dans cet ouvrage.
Je regrette beaucoup que le défaut d'espace m'empêche
de reconnaître l'assistance généreuse que m'ont
prêtée beaucoup de naturalistes, dont quelques-uns
me sont personnellement inconnus. Je ne puis, cependant, laisser
passer cette occasion sans exprimer ma profonde gratitude à M.
le docteur Hooker, qui, pendant ces quinze dernières années,
a mis à mon entière disposition ses trésors
de science et son excellent jugement.
On comprend facilement qu'un naturaliste qui aborde l'étude
de l'origine des espèces et qui observe les affinités
mutuelles des êtres organisés, leurs rapports embryologiques,
leur distribution géographique, leur succession géologique
et d'autres faits analogues, en arrive à la conclusion que
les espèces n'ont pas été créées
indépendamment les unes des autres, mais que, comme les
variétés, elles descendent d'autres espèces.
Toutefois, en admettant même que cette conclusion soit bien établie,
elle serait peu satisfaisante jusqu'à ce qu'on ait pu prouver
comment les innombrables espèces, habitant la terre, se
sont modifiées de façon à acquérir
cette perfection de forme et de coadaptation qui excite à si
juste titre notre admiration. Les naturalistes assignent, comme
seules causes possibles aux variations, les conditions extérieures,
telles que le climat, l'alimentation, etc. Cela peut être
vrai dans un sens très limité, comme nous le verrons
plus tard ; mais il serait absurde d'attribuer aux seules conditions
extérieures la conformation du pic, par exemple, dont les
pattes, la queue, le bec et la langue sont si admirablement adaptés
pour aller saisir les insectes sous l'écorce des arbres.
Il serait également absurde d'expliquer la conformation
du gui et ses rapports avec plusieurs êtres organisés
distincts, par les seuls effets des conditions extérieures,
de l'habitude, ou de la volonté de la plante elle-même,
quand on pense que ce parasite tire sa nourriture de certains arbres,
qu'il produit des graines que doivent transporter certains oiseaux,
et qu'il porte des fleurs unisexuées, ce qui nécessite
l'intervention de certains insectes pour porter le pollen d'une
fleur à une autre.
Il est donc de la plus haute importance d'élucider quels
sont les moyens de modification et de coadaptalion. Tout d'abord,
il m'a semblé probable que l'étude attentive des
animaux domestiques et des plantes cultivées devait offrir
le meilleur champ de recherches pour expliquer cet obscur problème.
Je n'ai pas été désappointé ; j'ai
bientôt reconnu, en effet, que nos connaissances, quelque
imparfaites qu'elles soient, sur les variations à l'état
domestique, nous fournissent toujours l'explication la plus simple
et la moins sujette à erreur. Qu'il me soit donc permis
d'ajouter que, dans ma conviction, ces études ont la plus
grande importance et qu'elles sont ordinairement beaucoup trop
négligées par les naturalistes.
Ces considérations m'engagent à consacrer le premier
chapitre de cet ouvrage à l'étude des variations à l'état
domestique. Nous y verrons que beaucoup de modifications héréditaires
sont tout au moins possibles ; et, ce qui est également
important, ou même plus important encore, nous verrons quelle
influence exerce l'homme en accumulant, par la sélection,
de légères variations successives. J'étudierai
ensuite la variabilité des espèces à l'état
de nature, mais je me verrai naturellement forcé de traiter
ce sujet beaucoup trop brièvement ; on ne pourrait, en effet,
le traiter complètement qu'à condition de citer une
longue série de faits. En tout cas, nous serons à même
de discuter quelles sont les circonstances les plus favorables à la
variation. Dans le chapitre suivant, nous considérerons
la lutte pour l'existence parmi les êtres organisés
dans le monde entier, lutte qui doit inévitablement découler
de la progression géométrique de leur augmentation
en nombre. C'est la doctrine de Malthus appliquée à tout
le règne animal et à tout le règne végétal.
Comme il naît beaucoup plus d'individus de chaque espèce
qu'il n'en peut survivre ; comme, en conséquence, la lutte
pour l'existence se renouvelle à chaque instant, il s'ensuit
que tout être qui varie quelque peu que ce soit de façon
qui lui est profitable a une plus grande chance de survivre ; cet être
est ainsi l'objet d'une sélection naturelle. En
vertu du principe si puissant de l'hérédité,
toute variété objet de la sélection tendra à propager
sa nouvelle forme modifiée.
Je traiterai assez longuement, dans le quatrième chapitre,
ce point fondamental de la sélection naturelle. Nous verrons
alors que la sélection naturelle cause presque inévitablement
une extinction considérable des formes moins bien organisées
et amène ce que j'ai appelé la divergence des
caractères. Dans le chapitre suivant, j'indiquerai
les lois complexes et peu connues de la variation. Dans les cinq
chapitres subséquents, je discuterai les difficultés
les plus sérieuses qui semblent s'opposer à l'adoption
de cette théorie ; c'est-à-dire, premièrement,
les difficultés de transition, ou, en d'autres termes, comment
un être simple, ou un simple organisme, peut se modifier,
se perfectionner, pour devenir un être hautement développé,
ou un organisme admirablement construit ; secondement, l'instinct,
ou la puissance intellectuelle des animaux ; troisièmement,
l'hybridité, ou la stérilité des espèces
et la fécondité des variétés quand
on les croise ; et, quatrièmement, l'imperfection des documents
géologiques. Dans le chapitre suivant, j'examinerai la succession
géologique des êtres à travers le temps ; dans
le douzième et dans le treizième chapitre, leur distribution
géographique à travers l'espace ; dans le quatorzième,
leur classification ou leurs affinités mutuelles, soit à leur état
de complet développement, soit à leur état
embryonnaire. Je consacrerai le dernier chapitre à une brève
récapitulation de l'ouvrage entier et à quelques
remarques finales.
On ne peut s'étonner qu'il y ait encore tant de points obscurs
relativement à l'origine des espèces et des variétés,
si l'on tient compte de notre profonde ignorance pour tout ce qui
concerne les rapports réciproques des êtres innombrables
qui vivent autour de nous. Qui peut dire pourquoi telle espèce
est très nombreuse et très répandue, alors
que telle autre espèce voisine est très rare et a
un habitat fort restreint ? Ces rapports ont, cependant, la plus
haute importance, car c'est d'eux que dépendent la prospérité actuelle
et, je le crois fermement, les futurs progrès et la modification
de tous les habitants de ce monde. Nous connaissons encore bien
moins les rapports réciproques des innombrables habitants
du monde pendant les longues périodes géologiques écoulées.
Or, bien que beaucoup de points soient encore très obscurs,
bien qu'ils doivent rester, sans doute, inexpliqués longtemps
encore, je me vois cependant, après les études les
plus approfondies, après une appréciation froide
et impartiale, forcé de soutenir que l'opinion défendue
jusque tout récemment par la plupart des naturalistes, opinion
que je partageais moi-même autrefois, c'est-à-dire
que chaque espèce a été l'objet d'une création
indépendante, est absolument erronée. Je suis pleinement
convaincu que les espèces ne sont pas immuables ; je suis
convaincu que les espèces qui appartiennent à ce
que nous appelons le même genre descendent directement
de quelque autre espèce ordinairement éteinte, de
même que les variétés reconnues d'une espèce
quelle qu'elle soit descendent directement de cette espèce
; je suis convaincu, enfin, que la sélection naturelle a
joué le rôle principal dans la modification des espèces,
bien que d'autres agents y aient aussi participé.
CHAPITRE I
DE LA VARIATION DES ESPECES A L'ETAT DOMESTIQUE
Causes de la variabilité. - Effets des habitudes. - Effets
de l'usage ou du non-usage des parties. - Variation par corrélation.
- Hérédité. - Caractères des variétés
domestiques. - Difficulté de distinguer entre les variétés
et les espèces. - Nos variétés domestiques
descendent d'une ou de plusieurs espèces. - Pigeons domestiques.
Leurs différences et leur origine. - La sélection
appliquée depuis longtemps, ses effets. - Sélection
méthodique et inconsciente. - Origine inconnue de nos animaux
domestiques. - Circonstances favorables à l'exercice de
la sélection par l'homme.
Version 1.1, Aout 1999 Copyright (C) 1999 Association de Bibliophiles
Universels http://abu.cnam.fr/ abu@cnam.fr
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