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  • textes philosophiques

Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski

Souvenirs de la maison des morts (1862)

DostoievskiLes hommes déterminés Louka (extrait)

Traduit du russe par M. Neyroud

Il est difficile de parler des gens déterminés ; au bagne comme partout, ils sont rares. On les devine à la crainte qu'ils inspirent, on se gare d'eux. Un sentiment irrésistible me poussa tout d'abord à me détourner de ces hommes, mais je changeai par la suite ma manière de voir, même à l'égard des meurtriers les plus effroyables. Il y a des hommes qui n'ont jamais tué, et pourtant ils sont plus atroces que ceux qui ont assassiné six personnes. On ne sait pas comment se faire une idée de certains crimes, tant leur exécution est étrange. Je dis ceci parce que souvent les crimes commis par le peuple ont des causes étonnantes.

Un type de meurtrier que l'on rencontre assez fréquemment est le suivant : un homme vit tranquille et paisible ; son sort est dur, - il souffre. (C'est un paysan attaché à la glèbe, un serf domestique, un bourgeois ou un soldat.) Il sent tout à coup quelque chose se déchirer en lui : il n'y tient plus et plante son couteau dans la poitrine de son oppresseur ou de son ennemi. Alors sa conduite devient étrange, cet homme outrepasse toute mesure : il a tué son oppresseur, son ennemi : c'est un crime, mais qui s'explique ; il y avait là une cause ; plus tard il n'assassine plus ses ennemis seuls, mais n'importe qui, le premier venu ; il tue pour le plaisir de tuer, pour un mot déplaisant, pour un regard, pour faire un nombre pair ou tout simplement : « Gare ! ôtez-vous de mon chemin ! » Il agit comme un homme ivre, dans un délire. Une fois qu'il a franchi la ligne fatale, il est lui-même ébahi de ce que rien de sacré n'existe plus pour lui ; il bondit par-dessus toute légalité, toute puissance, et jouit de la liberté sans bornes, débordante, qu'il s'est créée, il jouit du tremblement de son cœur, de l'effroi qu'il ressent. Il sait du reste qu'un châtiment effroyable l'attend. Ses sensations sont peut-être celles d'un homme qui se penche du haut d'une tour sur l'abîme béant à ses pieds, et qui serait heureux de s'y jeter la tête la première, pour en finir plus vite. Et cela arrive avec les individus les plus paisibles, les plus ordinaires. Il y en a même qui posent dans cette extrémité : plus ils étaient hébétés, ahuris auparavant, plus il leur tarde de parader, d'inspirer de l'effroi. Ce désespéré jouit de l'horreur qu'il cause, il se complaît dans le dégoût qu'il excite. Il fait des folies par désespoir, et le plus souvent il attend une punition prochaine, il est impatient qu'on résolve son sort, parce qu'il lui semble trop lourd de porter à lui tout seul le fardeau de ce désespoir. Le plus curieux, c'est que cette excitation, cette parade se soutiennent jusqu'au pilori ; après, il semble que le fil est coupé : ce terme est fatal, comme marqué par des règles déterminées à l'avance. L'homme s'apaise brusquement, s'éteint, devient un chiffon sans conséquence. Sur le pilori, il défaille et demande pardon au peuple. Une fois à la maison de force, il est tout autre ; on ne dirait jamais à le voir que cette poule mouillée a tué cinq ou six hommes.

Il en est que le bagne ne dompte pas facilement. Ils conservent une certaine vantardise, un esprit de bravade. « Eh ! dites donc, je ne suis pas ce que vous croyez, j'en ai expédié six, d'âmes. » Mais il finit toujours par se soumettre. De temps en temps, il se divertit au souvenir de son audace, de ses déchaînements, alors qu'il était un désespéré ; il aime à trouver un benêt devant lequel il se vantera, se pavanera avec une importance décente et auquel il racontera ses hauts faits, en dissimulant bien entendu le désir qu'il a d'étonner par son histoire. « Tiens, voilà l'homme que j'étais ! »

Et avec quel raffinement d'amour-propre prudent il se surveille ! avec quelle négligence paresseuse il débite un pareil récit ! Dans l'accent, dans le moindre mot perce une prétention apprise. Et où ces gens-là l'ont-ils apprise ?

Pendant une des longues soirées des premiers jours de ma réclusion, j'écoutais l'une de ces conversations ; grâce à mon inexpérience, je pris le conteur pour un malfaiteur colossal, au caractère de fer, alors que je me moquais presque de Pétrof. Le narrateur, Louka Kouzmitch, avait mis bas un major, sans autre motif que son bon plaisir. Ce Louka Kouzmitch était le plus petit et le plus fluet de toute notre caserne, il était né dans le midi : il avait été serf, de ceux qui ne sont pas attachés à la glèbe, mais servent leur maître en qualité de domestique. Il avait quelque chose de tranchant et de hautain, « petit oiseau, mais avec bec et ongles ». Les détenus flairent un homme d'instinct : on le respectait très peu. Il était excessivement susceptible et plein d'amour-propre. Ce soir-là, il cousait une chemise, assis sur le lit de camp, car il s'occupait de couture. Tout auprès de lui se trouvait un gars borné et stupide, mais bon et complaisant, une espèce de colosse, son voisin le détenu Kobyline. Louka se querellait souvent avec lui en qualité de voisin et le traitait du haut de sa grandeur, d'un air railleur et despotique, que, grâce à sa bonhomie, Kobyline ne remarquait pas le moins du monde. Il tricotait un bas et écoutait Louka d'un air indifférent. Celui-ci parlait haut et distinctement. Il voulait que tout le monde l'entendît, bien qu'il eût l'air de ne s'adresser qu'à Kobyline.

- Vois-tu, frère, on m'a renvoyé de mon pays, commença-t-il en plantant son aiguille, pour vagabondage.

- Et y a-t-il longtemps de cela ? demanda Kobyline.

- Quand les pois seront mûrs, il y aura un an. Eh bien, nous arrivons à K-v, et l'on me met dans la maison de force. Autour de moi il y avait une douzaine d'hommes, tous Petit-Russien, bien bâtis, solides et robustes, de vrais bœufs. Et tranquilles ! la nourriture était mauvaise, le major de la prison en faisait ce qu'il voulait. Un jour se passe, un autre encore : tous ces gaillards sont des poltrons, à ce que je vois.

- Vous avez peur d'un pareil imbécile ? que je leur dis.

- Va-t'en lui parler, vas-y ! Et ils éclatent de rire comme des brutes. Je me tais. Il y avait là un Toupet drôle, mais drôle, - ajouta le narrateur en quittant Kobyline pour s'adresser à tout le monde. Il racontait comment on l'avait jugé au tribunal, ce qu'il leur avait dit, en pleurant à chaudes larmes : « J'ai des enfants, une femme », qu'il disait. C'était un gros gaillard épais et tout grisonnant : « Moi, que je lui dis, non ! Et il y avait là un chien qui ne faisait rien qu'écrire, et écrire tout ce que je disais ! Alors, que je me dis, que tu crèves... Et le voilà qui écrit, qui écrit encore. C'est là que ma pauvre tête a été perdue ! »

- Donne-moi du fil, Vacia ; celui de la maison est pourri.

- En voilà qui vient du bazar, répondit Vacia en donnant le fil demandé.

- Celui de l'atelier est meilleur. On a envoyé le névalide en chercher il n'y a pas longtemps, mais je ne sais pas chez quelle poison de femme il l'a acheté, il ne vaut rien ! fit Louka en enfilant son aiguille à la lumière.

- Chez sa commère, parbleu !

- Bien sûr chez sa commère.

- Eh bien, ce major ?... fit Kobyline, qu'on avait tout à fait oublié.

Louka n'attendait que cela, cependant il ne voulut pas continuer immédiatement son récit, comme si Kobyline ne valait pas une pareille marque d'attention. Il enfila tranquillement son aiguille, ramena paresseusement ses jambes sous son torse, et dit enfin :

- J'émoustillai si bien mes Toupets, qu'ils réclamèrent le major. Le matin même, j'avais emprunté le coquin (couteau) de mon voisin, et je l'avais caché à tout événement. Le major était furieux comme un enragé. Il arrive. Dites donc, Petits-Russiens, ce n'est pas le moment d'avoir peur. Mais allez donc ! tout leur courage s'était caché au fin fond de la plante de leurs pieds : ils tremblaient. Le major accourt, tout à fait ivre.

- Qu'y a-t-il ?Comment ose-t-on... ? Je suis votre tsar, je suis votre Dieu.

Quand il eut dit qu'il était le tsar et le Dieu, je m'approchai de lui, mon couteau dans ma manche.

- Non, que je lui dis, Votre Haute Noblesse, - et je m'approche toujours plus, - cela ne peut pas être, Votre Haute Noblesse, que vous soyez notre tsar et notre Dieu.

- Ainsi c'est toi ! c'est toi !! crie le major, - c'est toi qui es le meneur.

- Non, que je lui dis (et je m'approche toujours), non, Votre Haute Noblesse, comme chacun sait, et comme vous-même le savez, notre Dieu tout-puissant et partout présent est seul dans le ciel. Et nous n'avons qu'un seul tsar, mis au-dessus de nous tous, par Dieu lui-même. Il est monarque, Votre Haute Noblesse. Et vous, Votre Haute Noblesse, vous n'êtes encore que major, vous n'êtes notre chef que par la grâce du Tsar et par vos mérites.

- Comment ? commment ?? commmment ??? Il ne pouvait même plus parler, il bégayait, tant il était étonné.

- Voilà comment, que je lui dis : je me jette sur lui et je lui enfonce mon couteau dans le ventre, tout entier ! C'avait été fait lestement. Il trébucha et tomba en gigotant. J'avais jeté mon couteau.

- Allons, vous autres, Toupets, ramassez-le maintenant !

Je ferai ici une digression hors de mon récit. Les expressions « je suis tsar, je suis Dieu » et autres semblables étaient malheureusement trop souvent employées, dans le bon vieux temps, par beaucoup de commandants. Je dois avouer que leur nombre a singulièrement diminué, et que les derniers ont peut-être déjà disparu. Remarquons que ceux qui paradaient ainsi et affectionnaient de semblables expressions, étaient surtout des officiers sortant du rang. Le grade d'officier mettait sens dessus dessous leur cervelle. Après avoir longtemps peiné sous le sac, ils se voyaient tout à coup officiers, commandants et nobles par-dessus le marché ; grâce au manque d'habitude et à la première ivresse de leur avancement, ils se faisaient une idée exagérée de leur puissance et de leur importance, relativement à leurs subordonnés. Devant leurs supérieurs, ces gens-là sont d'une servilité révoltante. Les plus rampants s'empressent même d'annoncer à leurs chefs qu'ils ont été des subalternes et qu'ils « se souviennent de leur place ». Mais envers leurs subordonnés, ce sont des despotes sans mesure. Rien n'irrite plus les détenus, il faut le dire, que de pareils abus. Cette arrogante opinion de sa propre grandeur, cette idée exagérée de l'impunité, engendrent la haine dans le cœur de l'homme le plus soumis et pousse à bout le plus patient. Par bonheur, tout cela date d'un passé presque oublié ; et, même alors, l'autorité supérieure reprenait sévèrement les coupables. J'en sais plus d'un exemple.

Ce qui exaspère surtout les subordonnés, c'est le dédain, la répugnance qu'on manifeste dans les rapports avec eux. Ceux qui croient qu'ils n'ont qu'à bien nourrir et entretenir le détenu, et qu'à agir en tout selon la loi, se trompent également. L'homme, si abaissé qu'il soit, exige instinctivement du respect pour sa dignité d'homme. Chaque détenu sait parfaitement qu'il est prisonnier, qu'il est un réprouvé, et connaît la distance qui le sépare de ses supérieurs, mais ni stigmate ni chaînes ne lui feront oublier qu'il est un homme. Il faut donc le traiter humainement. Mon Dieu ! un traitement humain peut relever celui-là même en qui l'image divine est depuis longtemps obscurcie. C'est avec les « malheureux » surtout, qu'il faut agir humainement : là est leur salut et leur joie. J'ai rencontré des commandants au caractère noble et bon, et j'ai pu voir quelle influence bienfaisante ils avaient sur ces humiliés. Quelques mots affables dits par eux ressuscitaient moralement les détenus. Ils en étaient joyeux comme des enfants, et aimaient sincèrement leur chef. Une remarque encore : il ne leur plaît pas que leurs chefs soient familiers et par trop bonhommes dans les rapports avec eux. Ils veulent les respecter, et cela même les en empêche. Les détenus sont fiers, par exemple, que leur chef ait beaucoup de décorations, qu'il ait bonne façon, qu'il soit bien noté auprès d'un supérieur puissant, qu'il soit sévère, grave et juste, et qu'il possède le sentiment de sa dignité. Les forçats le préfèrent alors à tous les autres : celui-là sait ce qu'il vaut, et n'offense pas les gens : tout va pour le mieux.

.

- Il t'en a cuit, je suppose ? demanda tranquillement Kobyline.

- Hein ! Pour cuire, camarades, je l'ai été, cuit, il n'y a pas à dire. Aléi ! donne-moi les ciseaux ! Eh bien ! dites donc, ne jouera-t-on pas aux cartes ce soir ?

- Il y a longtemps que le jeu a été bu, remarqua Vacia ; si on ne l'avait pas vendu pour boire, il serait ici.

- Si !... Les si, on les paye cent roubles à Moscou, remarqua Louka.

- Eh bien, Louka, que t'a-t-on donné pour ton coup ? fit de nouveau Kobyline,

- On me l'a payé cent cinq coups de fouet, cher ami. Vrai ! camarades, c'est tout juste s'ils ne m'ont pas tué, reprit Louka en dédaignant une fois encore son voisin Kobyline. - Quand on m'a administré ces cent cinq coups, on m'a mené en grand uniforme. Je n'avais jamais encore reçu le fouet. Partout une masse de peuple. Toute la ville était accourue pour voir punir le brigand, le meurtrier. Combien ce peuple-la est bête, je ne puis pas vous le dire, Timochka (le bourreau) me déshabille, me couche par terre et crie : « - Tiens-toi bien, je vais te griller ! » J'attends. Au premier coup qu'il me cingle j'aurais voulu crier, mais je ne le pouvais pas ; j'eus beau ouvrir la bouche, ma voix s'était étranglée. Quand il m'allongea le second coup, vous ne le croirez pas si vous voulez, - mais je n'entendis pas comme ils comptèrent deux. Je reviens à moi et je les entends compter : dix-sept. On m'enleva quatre fois de dessus le chevalet, pour me laisser souffler une demi-heure et m'inonder d'eau froide. Je les regardais tous, les yeux me sortaient de la tête, je me disais : Je crèverai ici !

- Et tu n'es pas mort ? demanda naïvement Kobyline. Louka le toisa d'un regard dédaigneux on éclata de rire.

- Un vrai imbécile...

- Il a du mal dans le grenier, remarqua Louka en ayant l'air de regretter d'avoir daigné parler à un pareil idiot.

- Il est un peu fou ! affirma de son côté Vacia.

Bien que Louka eût tué six personnes, nul n'eut jamais peur de lui dans la prison. Il avait pourtant le désir de passer pour un homme terrible.

Un document produit en version numérique par Jean-Marc Simonet, bénévole,
professeur retraité de l'enseignement de l'Université de paris XI-Orsay
Courriel : jmsimonet@wanadoo.fr

Dans le cadre de la collection : Les classiques des sciences sociales. Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque
Paul-émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi
classiques.uqac.ca

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