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David Hume.

Essais philosophiques sur l'entendement humain (1748)

David Hume, Philosophe écossais de la période des lumièresVIII ème essai : De la liberté et de la nécessité

Tout le monde convient que les opérations de la matière sont produites par des forces nécessaires, et que les effets y sont déterminés avec tant de précision, par la nature et l'énergie de leurs causes, que dans chaque circonstance donnée il n'eût pu exister d'autre effet que celui qui s'est manifesté. Les lois de la nature fixent, avec la dernière exactitude, le degré et la direction de chaque mouvement : il n'est pas plus impossible que le choc de deux corps fasse naître une créature vivante, qu'il ne l'est qu'il produise, soit un degré, soit une direction de mouvement différente de celle que nous voyons. Pour nous former donc une idée juste et précise de la nécessité, il faut considérer l'origine de cette idée, en tant qu'on l'applique aux opérations des corps.
Si les scènes de la nature changeaient perpétuellement, et qu'elles changeassent de façon que jamais il n'y eût la moindre ressemblance entre deux événements ; si chaque objet était tellement neuf qu'on n'y retrouvât rien de ce qui a été aperçu précédemment, il est clair que nous ne serions jamais parvenus à aucune idée de nécessité ou de liaison. Dans cette hypothèse, nous verrions des suites, mais nous ne soupçonnerions pas même des productions, et le rapport de cause et d'effet nous serait entièrement inconnu. Dès lors plus d'inductions, plus de raisonnements sur les opérations de la nature : les sens et la mémoire restent les seuls canaux par où la connaissance des réalités puisse entrer dans l'esprit. Il s'ensuit de là que les idées de nécessité et de causation dérivent uniquement de cette uniformité observable dans les oeuvres de la nature ; d'où résulte la conjonction constante des objets similaires, et l'habitude où nous sommes d'inférer l'existence des uns de l'apparition des autres. C'est donc sur ces deux circonstances que se fonde toute la nécessité que nous attribuons à la matière ; et sans elles nous n'en aurions pas la moindre notion.
Si je puis donc prouver que personne n'a jamais douté que ces deux circonstances n'aient lieu dans les actes de la volonté et dans les opérations de l'esprit, il s'ensuivra que les hommes ont toujours été du même sentiment par rapport à la doctrine de la nécessité, et qu'on n'a tant disputé là-dessus que parce qu'on n'a pas pris la peine de s'entendre.
Et d'abord, à l'égard de la conjonction régulière et constante des événements similaires, voici quelques réflexions que je crois satisfaisantes. C'est un fait universellement reconnu, que chez toutes les nations et dans tous les siècles, les actions humaines ont une grande uniformité ; et que la nature de l'homme ne s'est point écartée jusqu'ici de ses principes et de ses opérations observés. Les mêmes motifs produisent toujours les mêmes actions : les mêmes événements résultent des mêmes causes. L'ambition, l'avarice, l'amour de soi, la vanité, l'amitié, la générosité, le patriotisme, ces diverses passions ont été dès l'origine du monde et sont encore les sources de toutes nos entreprises, les ressorts de toutes nos actions. Voulez-vous connaître les sentiments, les inclinations et la vie des Grecs et des Romains ? Étudiez le tempérament et la conduite des Français et des Anglais d'aujourd'hui : vous pourrez transporter à ceux-là les observations que vous aurez faites sur ceux-ci, sans courir grand risque de vous tromper. L'histoire ne nous apprend là-dessus rien de neuf ni de singulier : tant il est vrai que le genre humain demeure le même dans tous les temps et dans tous les lieux. Tout au contraire, la principale utilité de l'histoire consiste à découvrir les principes constants et universels de la nature de l'homme considérée dans tous les états et dans toutes les situations de la vie : c'est elle qui nous fournit les matériaux d'où nous tirons nos remarques sur les ressorts réglés des actions humaines. Ces récits de guerres, d'intrigues, de factions et de révolutions, sont autant de recueils d'expériences qui servent au politique et au philosophe moral à établir les principes de leurs doctrines, de la même façon que le physicien, le naturaliste, apprend à connaître la nature des plantes, des minéraux et des autres objets. L'eau, la terre et les autres éléments examinés par Aristote et par Hippocrate, ne ressemblent pas davantage à ceux de nos jours, que les hommes décrits par Polybe et par Tacite ressemblent aux habitants du monde que nous voyons aujourd'hui.
Supposons un voyageur qui, revenant de loin, nous parle d'une contrée peuplée d'hommes entièrement différents de ceux que nous connaissons, d'hommes sans ambition, sans avarice, sans désir de vengeance, qui ne trouvent du plaisir que dans l'amitié, la générosité et le dévouement au bien public : ces circonstances prouveraient la fausseté de la relation, tout aussi évidemment que si elle était remplie de centaures et de dragons, de miracles et de prodiges. Un historien ne peut pas trahir plus clairement sa mauvaise foi qu'en attribuant à ses personnages une conduite contraire au cours de la nature et dont on ne saurait s'imaginer aucun motif ; et ceux qui s'attachent à rectifier l'histoire ne connaissent point de preuves plus convaincantes de falsification. La véracité de Quinte-Curce n'est pas moins suspecte lorsqu'il décrit le courage plus qu'humain d'Alexandre, et lui fait attaquer, lui tout seul, des bataillons nombreux d'ennemis, que lorsqu'il lui en fait soutenir le choc avec une force et une activité surnaturelles. Tant il est vrai que cette uniformité, universellement reconnue dans les opérations des corps, s'étend encore sur les motifs et sur les actions des hommes.
De là vient aussi l'avantage d'une longue vie, passée dans les affaires et dans l'usage du monde ; elle nous fait acquérir cette expérience qui dévoile les principes de la nature humaine, et qui établit des maximes utiles dans la spéculation et dans la pratique. C'est en suivant les pas de ce guide que les actions, les paroles, les gestes nous aident à remonter à la connaissance des inclinations et des motifs, et que de cette connaissance nous redescendons à l'interprétation des actions et de la conduite. Des observations générales, accumulées par une longue routine, nous donnent la clef de la nature humaine, nous en démêlent les labyrinthes, et nous dévoilent ses obscurités. Nous cessons d'être dupes des apparences ; nous prenons les manifestes que les princes publient pour ce qu'ils sont, pour des prétextes spécieusement colorés ; et sans refuser à l'honneur et à la vertu leur valeur intrinsèque, nous ne croyons guère à ce parfait désintéressement dont les hommes aiment tant à se parer. Dans le grand nombre et dans les partis, nous ne le cherchons jamais ; dans les chefs, nous le supposons très rarement, et à grand peine l'accordons-nous aux individus, de quelque rang ou condition qu'ils soient. Mais s'il n'y avait point d'uniformité dans les actions de l'homme, si les expériences que nous faisons dans ce genre étaient pleines d'irrégularités et d'anomalies, il serait impossible de faire aucune observation générale sur le genre humain : les faits mêmes les mieux combinés par la réflexion ne nous serviraient de rien. Pourquoi le vieux laboureur surpasse-t-il, en son art, le paysan novice, si ce n'est parce que le soleil, la pluie et la terre ont une influence uniforme sur la production des végétaux, et qu'une longue pratique lui a enseigné les règles auxquelles cette influence est soumise ?
Il ne faut pourtant pas pousser trop loin cette uniformité des actions humaines ; ce serait une erreur de croire que tous les hommes doivent toujours agir de la même façon dans les mêmes circonstances, sans avoir égard à la diversité des caractères, des préjugés et des opinions ; ce n'est pas ainsi que la nature se montre uniforme dans ses productions. La variété de conduite, chez différents hommes, nous met, au contraire, en état de multiplier et de varier nos maximes, en y conservant cependant toujours de l'unité et de la régularité. Les moeurs des hommes sont différentes en différents siècles et en différents pays ; cela nous montre quelle est la force de la coutume et de l'éducation, qui forment l'esprit humain dès l'âge le plus tendre, et lui donnent un caractère fixe et durable. Les deux sexes n'ont pas les mêmes manières ni les mêmes façons d'agir ; cela nous fait connaître les marques distinctives et invariables que la nature a imprimées à chacun d'eux. Les actions du même homme sont sujettes à de grandes variations dans les différentes périodes qui remplissent sa vie depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse ; c'est l'occasion de faire des remarques générales sur le changement graduel de nos sentiments et de nos penchants, et sur les divers principes qui dominent aux différents âges de la créature humaine. Les caractères mêmes qui sont propres à chaque individu ont leur constance et leur uniformité : si cela n'était pas, comment pourrions-nous par notre familiarité avec les autres hommes, et par l'étude de leur conduite, connaître les dispositions où ils sont à notre égard, et celles où nous devons être au leur?
J'accorde qu'il est possible de trouver des actions qui n'ont point de liaison uniforme et régulière avec des motifs connus, et qui font exception à toutes les maximes établies en politique ; mais veut-on savoir quel jugement il faut en porter ? Qu'on examine les sentiments reçus touchant les événements irréguliers qui s'offrent dans le cours de la nature et dans les opérations des corps : il n'y a pas plus de constance ni d'uniformité dans la manière dont les causes y sont jointes à leurs effets accoutumés : l'artiste qui travaille sur la matière morte peut manquer son but aussi bien que le politique qui dirige la conduite des agents doués de sentiment et d'intelligence. Le vulgaire, qui ne juge que sur les apparences, attribue l'incertitude des événements à une incertitude dans les causes ; il croit qu'une cause peut manquer son effet ordinaire sans qu'aucun empêchement vienne traverser son opération. Les philosophes, réfléchissant sur la grande variété de ressorts et de principes que la nature renferme et que leur petitesse ou leur éloignement nous cachent, soupçonnent d'abord que la contrariété des événements, au lieu de résulter de la contingence des mêmes causes, pourrait bien venir de l'action secrète de quelques causes contraires ; ce soupçon devient certitude lorsqu'un examen ultérieur leur fait connaître qu'une contrariété d'effets indique toujours une contrariété et une opposition mutuelle entre les causes. Une horloge ou une montre s'arrête ; le paysan vous dira pour toute raison qu'elle n'a pas coutume d'aller bien ; mais l'artiste s'aperçoit aisément que la même force du pendule ou du ressort ayant toujours la même influence sur les roues, elle ne peut manquer son effet qu'à cause d'un obstacle, d'un grain de poussière peut-être, qui suspend tout le mouvement de la machine. C'est sur de pareilles observations que les philosophes ont formé la maxime : que toutes les causes sont en connexion également nécessaire avec leurs effets ;et que toute incertitude apparente procède toujours de l'action secrète de causes contraires.
Prenons un exemple tiré du corps humain. Lorsque les symptômes ordinaires de santé ou de maladie trompent notre attente, lorsque les remèdes ne font pas leur effet ordinaire, lorsque en général des événements irréguliers naissent de quelque cause que ce soit, les médecins et les philosophes n'en sont pas étonnés, il ne leur vient pas même dans la pensée de nier la nécessité et l'uniformité des principes qui président à l'économie animale ; ils savent que le corps est une machine extrêmement compliquée, le réservoir de mille forces inconnues et inconcevables, dont les opérations nous doivent paraître incertaines, et que par conséquent les irrégularités extérieures qui tombent sous nos sens ne prouvent aucunement que la nature se soit écartée le moins du monde de ses lois dans le mécanisme intérieur.
Le philosophe qui se pique d'être conséquent dans ses raisonnements, doit juger de même des actions et des volitions. Souvent les résolutions qui nous paraissent les plus bizarres et les moins attendues, ne le sont point pour ceux qui connaissent le caractère particulier et la situation des personnes qui les ont formées. Un homme poli et complaisant vous fait une réponse brusque : mais c'est qu'il a mal aux dents, ou qu'il n'a pas dîné ; quelque stupide montre une vivacité, une allégresse, qu'on ne lui voit presque jamais : mais c'est qu'il lui est survenu quelque bonne fortune à laquelle il ne s'attendait pas. Supposons même une action dont ni l'auteur ni les spectateurs ne puissent rendre une bonne raison ; ne savons-nous pas en général que l'inconstance et l'irrégularité sont, du moins jusqu'à un certain point, le partage et en quelque façon le caractère constant de l'humanité ? caractère cependant plus particulièrement affecté à ceux qui n'ont point de règle fixe pour leur conduite, et dont la vie entière n'est que le saut continuel d'un caprice à l'autre. Et pourquoi veut-on que ces discordances apparentes empêchent que les motifs intérieurs n'agissent uniformément, pendant qu'on suppose les vents, la pluie, les nuages et les autres variations de l'air gouvernées par des lois stables, quoique impénétrables à la sagacité humaine ?,
II est donc clair que la liaison des motifs avec les actes de la volonté n'est ni moins régulière ni moins uniforme que celle des autres causes naturelles avec leurs effets. Cette vérité est universellement reconnue et n'a jamais été contestée, ni par les philosophes ni par le peuple. Or, comme l'expérience du passé est le fondement de toutes nos inductions pour l'avenir, et que nous concluons que les objets qui ont toujours été conjoints le seront toujours, il parait superflu de montrer que l'uniformité connue, et prouvée par l'expérience, est la source de toutes les conclusions que nous formons touchant les actions humaines. Cependant, pour mettre notre sujet dans un plus grand jour, arrêtons-nous un moment à ce dernier article.
La suite

Essais philosophiques sur l'entendement humain
VIII essai : De la liberté et de la nécessité.
in Psychologie de Hume
trad. de Mérian, corrigée par Ch. Renouvier et F. Pillon - 1878

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david hume, philosophe britannique, appartient au courant des lumières écossaises, à l'origine de l'empirisme moderne : portrait à L'huile

David Hume, né David Home, (26 avril 1711/ 7 mai 17112 – 25 août 1776) philosophe, économiste et historien, est l'un des plus importants penseurs des Lumières écossaises (avec Adam Smith et Thomas Reid) et est considéré comme l'un des plus grands philosophes et écrivains de langue anglaise. Fondateur de l'empirisme moderne (avec Locke et Berkeley), l'un des plus radicaux par son scepticisme, il s'opposa tout particulièrement à Descartes et aux philosophies considérant l'esprit humain d'un point de vue théologico-métaphysique : il ouvrit ainsi la voie à l'application de la méthode expérimentale aux phénomènes mentaux.

Biographie extraite du site Wikipédia

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