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  • textes philosophiques

Pierre Janet

De l'angoisse à l'extase.

Pierre Janet, psychologueTome I :

première partie “Un délire religieux chez une extatique” suite.

3. - Le désintérêt de l'action

à quel trouble faut-il rattacher cette disparition des actions extérieures ? S'agit-il d'une véritable paralysie comme Madeleine le croit elle-même, quand elle me dit après les consolations : « J'avais perdu la parole, le mouvement, je craignais de ne plus jamais ouvrir les yeux » ?

Remarquons d'abord que les réflexes sont restés complètement normaux. Pendant les rares périodes où la contracture des jambes peut être supprimée, on constate que même pendant l'extase les réflexes rotuliens et achilléens sont conservés et plutôt un peu exagérés, qu'il n'y a pas de clonus du pied, que le réflexe plantaire est en flexion, que le réflexe abdominal est normal. Les réflexes pupillaires sont difficiles à examiner, car il faut maintenir l'œil ouvert, mais ils sont très bien conservés.

D'ailleurs, deux grands faits s'opposent nettement à l'interprétation de cette immobilité par une paralysie. En premier lieu il y a des cas, très rares, il est vrai, où le rêve qui occupe l'esprit pendant l'extase amène spontanément une action extérieure qui est correctement exécutée ; de temps en temps Madeleine chante des hymnes, il est vrai d'une voix très faible ; une fois elle s'est levée brusquement et a été ouvrir une fenêtre, elle rêvait qu'une malade s'évanouissait faute d'air. à plusieurs reprises elle s'est levée pour se mettre à peindre et me disait après la crise : « J'ai été fortement poussée à essayer de rendre par une peinture les traits de notre Seigneur et de la Sainte vierge tels que je les voyais, j'espérais reproduire un peu ces traits si beaux qui me jetaient dans le ravissement, je n'avais de vie que pour cela. »

Le deuxième grand fait caractéristique c'est que j'avais le pouvoir en employant la formule consacrée : « Demandez à Dieu qu'il vous permette de faire ceci ou cela... » de tirer Madeleine de son immobilité et de lui faire accomplir à mon gré un acte quelconque. Je pouvais la faire boire, se soulever, se lever, s'habiller, marcher, parler même à haute voix, etc. Je pouvais facilement constater qu'à aucun moment de l'extase les actes n'étaient réellement supprimés. D'ailleurs les anciens observateurs ont souvent noté ce fait que le directeur de conscience pouvait toujours interrompre l'immobilité de l'extase par le rappel et déterminer une action. C'est de cette manière que j'ai pu faire venir Madeleine au laboratoire pendant l'extase, prendre des graphiques de sa respiration et faire toutes les vérifications. Je rattache à cette propriété particulière de mon commandement une modification dans les effets du déplacement des membres. Nous avons vu ce qui se passait quand une personne quelconque déplaçait les bras de Madeleine pendant l'extase. Les choses ne se passaient pas tout à fait de la même manière quand je les déplaçais moi-même. Même quand les bras avaient une attitude systématique, celle de la crucifixion par exemple, je ne rencontrais pas de résistances et le bras abandonné par moi dans une nouvelle position ne revenait pas comme par élasticité à la position première. Il restait toujours dans la nouvelle position, mais il y restait avec beaucoup plus de précision ; la main ni les doigts ne retombaient, mais ils gardaient exactement en cherchant même à l'exagérer la position que j'avais donnée. Enfin les oscillations commencées continuaient avec régularité et ces mouvements comme cette attitude étaient conservés un temps beaucoup plus long. En un mot les phénomènes de la catalepsie avaient remplacé ceux de la catatonie simplement par un effort d'obéissance à l'ordre qui semblait donné par le déplacement du membre.

S'il ne s'agit pas de paralysie peut-on dire qu'il y ait une perte de forces, un affaiblissement considérable qui rend le mouvement très difficile ? On pourrait le croire en voyant la faiblesse des mouvements pendant le recueillement. J'ai cherché par divers procédés à examiner la force des mouvements pendant l'extase la plus complète en déterminant le réveil le moins possible. Préalablement j'avais mesuré la force des mouvements pendant l'état de veille en faisant faire des efforts avec le dynamomètre de Chéron de la manière suivante : je faisais serrer l'instrument le plus fortement possible dix fois de suite avec chaque main, je notais les chiffres et je prenais la moyenne des dix pressions. Les moyennes obtenues de cette manière pendant la veille étaient de 26,20 à droite, de 25,60 à gauche. Dans une série d'expériences effectuées de la même manière pendant l'extase la plus complète, à un moment où elle paraissait se mouvoir avec la plus grande difficulté, j'obtenais ces moyennes de dix expériences : à droite 25,60, à gauche 21,90 ; dans d'autres expériences 24,6 à droite, 24,5 à gauche, 28 à droite, 27,4 à gauche, 27,1 dr., 26,2 g. ; 27 dr., 24,3 g. ; 26,3 dr., 24,8 g. Voici une série complète qui montre la régularité des efforts :

Main droite : 27, 26, 27, 26, 25, 26, 27, 25, 25, 24, moyenne 25,6.

Main gauche : 31, 29, 27, 25, 24, 26, 24, 21, 19, 21, moyenne 24,7.

La différence entre les moyennes obtenues pendant la veille et celles qui sont obtenues pendant l'extase est insignifiante. Un graphique nous a montré la courbe obtenue pendant qu'elle serre le dynamomètre enregistreur de Verdin pendant une minute, la décroissance est rapide puisque au bout de vingt secondes l'appareil ne marque plus que 10, niais la courbe est la même pendant la veille.

J'ai fait également un certain nombre d'expériences avec l'ergographe de Mosso en lui faisant tirer un poids de 2 kilogrammes toutes les deux secondes et prenant le graphique des soulèvements (figure 17). La courbe obtenue n'est pas très correcte au point de vue de l'étude de la fatigue : en premier lieu le poids est trop léger, en outre, la malade ne limite pas correctement la contraction aux muscles de l'avant-bras, elle emploie visiblement le bas et l'épaule ; mais la courbe est néanmoins intéressante pour indiquer un gros effort très longtemps prolongé. Ce qui est curieux, c'est que, malgré la lenteur de tous les mouvements dans l'extase j'ai pu obtenir facilement un rythme de contractions rapide. Elle me dit à ce propos « qu'elle a été soutenue par la pensée de Jésus travaillant dans l'atelier de Joseph charpentier... il y a un moment où j'ai dû demander à Dieu de m'aider à faire le mouvement, je ne pouvais plus continuer seule ». Un autre graphique du même genre a été obtenu avec un poids de 3 kilogrammes. Enfin j'ajoute un dernier graphique obtenu en plaçant le trembleur de Verdin sur le bras étendu horizontalement pendant que j'inscris en même temps le graphique de la respiration. Toutes ces expériences confirment la même observation, c'est que pendant l'extase la plus profonde, Madeleine est parfaitement capable de faire un gros effort même assez prolongé.

Si nous cherchons toujours l'élément essentiel de cette immobilité extatique, faut-il admettre une altération des sensations, des perceptions, de la mémoire qui empêcherait d'apprécier les stimulations extérieures ? Madeleine est-elle simplement une anesthésique, qui ne bouge pas quand une mouche se promène sur sa figure parce qu'elle ne la sent pas ?

J'ai éprouvé au début quelques difficultés dans la constatation des sensations de douleur, parce que Madeleine en raison de son culte de l'ascétisme, de son désir de souffrance sanctifiée est trop disposée à accepter avec courage toutes les petites douleurs expérimentales et à ne pas arrêter assez vite l'expérience : ainsi la première fois j'ai constaté par la piqûre au bout des doigts avec l'œsthésiomètre de Verdin le chiffre de 250 tandis que j'obtenais sur moi-même le chiffre de 70. Mais quand j'ai pu mieux expliquer au sujet que je ne lui demandais aucun courage, que je la priais de faire un signe à la première apparition de la plus petite douleur, j'ai obtenu régulièrement des chiffres tout à fait normaux. Il en a été de même pour l'étude de la sensation de chaleur, de la sensation de froid étudiée il est vrai surtout sur les bras et ce détail est intéressant au point de vue du diagnostic de syringomyélie que j'ai été amené à accepter plus tard. Les mesures avec l'œsthésiomètre montrent que la distinction des deux pointes se fait à la face inférieure du poignet entre 30 et 40 millimètres ce qui est normal pour un sujet non exercé. La sensibilité kinesthésique au déplacement passif des membres est normale, la sensibilité aux poids mesurée avec des cartouches remplies de plomb et toutes semblables est délicate. Madeleine apprécie bien 2/10 et quelquefois 1/10 du poids initial. Il était inutile dans ces recherches de pousser la précision plus loin. L'odorat est fin, l'ouïe assez bonne, le champ visuel étendu jusqu'aux dimensions ordinaires, l'acuité visuelle n'est pas complète, je trouve pour l'œil droit 1/2 et pour l'œil gauche 2/3 mais, vérification faite, le même trouble existe pendant la veille. Certains troubles visuels dont Madeleine m'a parlé, comme la micropsie, se sont présentés pendant la veille et je ne les ai pas observés pendant l'extase. En un mot il est incontestable que les sensations élémentaires ne subissent aucune modification intéressante pendant les crises d'extase.

La démonstration de l'intégrité de toutes les perceptions est encore plus nette, si on examine les souvenirs précis qui sont toujours conservés. Un des caractères importants de l'extase, qui a toujours et justement été opposé au rapprochement facile des extases et des somnambulismes, c'est que la mémoire ne subit aucune altération. Si on examine le sujet pendant la crise d'extase on peut lui faire raconter tout ce qui vient de se passer autour d'elle pendant la durée de cette crise aussi bien que les événements survenus pendant la veille. Il est vrai qu'elle est distraite et ne s'occupe pas du tout de ce qui se passe autour d'elle, ce qui fait qu'elle ignore bien des détails ; mais elle sait toutes les choses de quelque importance. Quand la période de consolation est terminée, quand Madeleine est revenue à l'état de veille, elle se souvient parfaitement de l'extase et c'est ce qui lui permet de me faire par écrit les longues descriptions dont je me suis servi. J'ai fait à ce propos bien des expériences : pendant l'extase, sans la réveiller, sans exiger un mouvement, je lui touchais un doigt, je lui mettais un objet dans la main, je lui disais deux nombres en la priant de les additionner, je murmurais à son oreille quelques syllabes sans signification, etc. Presque toujours au réveil elle me racontait tout ce que j'avais fait, récitait les syllabes et donnait la somme des deux nombres. Une observation résume ces faits : nous venons de voir que des infirmières inquiètes avaient essayé en vain de la réveiller. Voici ce qu'elle m'écrit à ce propos :

« J'étais absorbée dans la pensée du supplice de Jésus : une malade s'est approchée de moi et m'a dit bonsoir, je n'ai pas répondu ; une autre est venue, elle m'a dit que j'avais une mine bien singulière, que j'étais immobile depuis trop longtemps, que je ne respirais plus, qu'il fallait prévenir l'infirmière de garde. Celle-ci est venue, a cherché à baisser mon bras, elle m'a mis de l'eau sur la figure, un sinapisme aux jambes. Je suis bien fâchée d'avoir causé ce dérangement et ces inquiétudes, je prie Dieu qu'il ne me donne plus des consolations aussi visibles ».

C'est très bien, mais cela n'explique pas pourquoi percevant tout, comprenant bien ce qui se passait et, d'ailleurs parfaitement capable de se mouvoir, elle n'a pas fait un geste pour rassurer ceux qui l'entouraient.

Considérons d'abord les actes exceptionnels qu'elle présente pendant l'extase, en particulier ceux qu'elle fait pour m'obéir. L'obéissance à mes ordres fait partie de tout un système d'idées à demi-délirantes inspirées par le sentiment du besoin de direction et par des interprétations religieuses. Je joue dans son rêve un rôle honorable, quoique modeste, le rôle de saint Joseph auprès de la vierge Marie. Il est entendu qu'elle doit m'obéir et que c'est pour elle un acte à la fois moral et religieux : elle le fait quoi qu'il en coûte. « J'ai dû apprendre dans ma vie qu'il faut quelquefois quitter Dieu pour Dieu même, je dois sacrifier les jouissances que je goûte pour faire avant tout la volonté de Dieu et je suis aidée par les anges à sortir de mon immobilité pour faire mon devoir. Cela diminue sans doute la douceur de l'union, mais c'est un sacrifice nécessaire ».

Il en est de même pour les quelques actes spontanés fort rares qu'elle exécute de la même manière, elle a cru dans son rêve que cette malade asphyxiait faute d'air, elle a fait un acte de dévouement en ouvrant la fenêtre. C'est Dieu lui-même qui désire son portrait probablement pour me le donner, c'est pour cela « qu'elle veut faire un chef-d'œuvre, donner à Jésus et à Marie une expression qui parle à l'âme et qu'elle n'a plus de vie que pour ce travail ». J'ai décrit autrefois une malade qui dans un état de somnambulisme spontané assistait à l'enterrement de son père et s'indignait en voyant des francs-maçons couvrir le cercueil d'immortelles rouges. Il me suffisait de lui dire que j'apportais un bouquet de violettes pour qu'elle m'entendit et me remerciât. Les, actes exécutés par Madeleine sont des actes qui rentrent dans son rêve et qui l'intéressent.

Quant aux actes qu'elle n'exécute pas et qui sont de beaucoup les plus nombreux, ce sont des actions, des réactions qui lui paraissent à ce moment totalement insignifiantes et inutiles, qui ne l'intéressent en aucune manière. C'est ce désintérêt de l'action qui joue le rôle essentiel dans l'immobilité de l'extase, c'est lui qui intervient dans l'apparente faiblesse des actes exécutés imparfaitement pendant le recueillement : « Je suis dans un état de langueur extrême, je suis à demi dans la vie et j'aime cette délicieuse défaillance, j'ai juste assez de force pour faire ce qui est indispensable, je n'ai pas le courage de faire plus ».

Elle répond quelques mots à voix basse, c'est tout ce que la question mérite ; si on ne la comprend pas, tant pis ; elle ne s'intéresse pas assez à la question pour répondre plus haut.

Il est facile de mettre en évidence par des exemples ce désintérêt de l'action extérieure. Voici quelques remarques à propos de la parole, de l'expression extérieure de nos sentiments. Madeleine, dans tous les autres états, avait une grande confiance en moi et désirait profondément se faire connaître et bien comprendre ; elle ne se lassait jamais d'écrire d'innombrables feuilles pour me raconter toute sa vie et m'expliquer bien ses sentiments les plus intimes. Après les extases, elle n'hésitait pas à écrire tous les souvenirs qu'elle en avait conservés et cherchait à me faire comprendre tout ce qu'elle avait pensé. Mais je désirais des confidences pendant l'extase même, puisque j'avais constaté qu'elle était parfaitement capable de parler ou d'écrire ; j'ai eu beaucoup de peine à l'habituer à les faire à ce moment et je me heurtais au début à des réponses vagues et à des excuses. « Ce que vous me demandez est bien difficile... chaque parole me coûte un effort et une fatigue... ce que j'éprouve dans la bouche et sur les lèvres me rend bien pénible l'acte de parler ».

Soit, mais elle acceptait à ce moment d'autres efforts bien plus pénibles et elle se vantait d'aimer les efforts pénibles. Puis elle parlait d'une sorte de réserve pudique: « Comment avouer ces choses de l'âme... Dire ces choses n'est-ce pas une profanation... n'est-ce pas une témérité et un blasphème de bégayer ainsi sur les choses divines... Cela s'ajoute à la peine que j'ai toujours à parler de moi ». Mais elle m'écrivait et me montrait sans cesse des choses bien plus délicates et à d'autres moments parlait indéfiniment des choses divines.

Enfin elle finissait par répéter que ces explications étaient impossibles et que ces choses-là ne pouvaient pas être exprimées : « Dans ces moments de lumière l'âme entend un langage qui n'est pas de la terre... Ce sont des choses inexprimables avec des mots humains... Ce que l'on peut dire des choses de l'âme dans ces états est comme une petite goutte d'eau dans l'océan, un grain de poussière dans l'immensité du globe terrestre ». Les mots « inexprimable et ineffable » reviennent à chaque instant et Madeleine est satisfaite de n'avoir pas à exprimer une chose qui est inexprimable. Mais, quand après la crise, Madeleine raconte tout ce qui s'est passé, quand pendant l'extase même elle s'est habituée un peu plus tard à penser tout haut, il est facile de voir qu'il n'y a rien dans tout cela de mystérieux et qu'il s'agit le plus souvent d'idées et de sentiments enfantins. Tous ces discours ne sont que des prétextes pour ne pas se donner la peine de parler d'une manière intelligible.

Un des caractères de l'homme normal parvenu à un degré élevé des fonctions psychologiques est de parler et de penser socialement, de soumettre ses pensées et ses sentiments à des règles qui les rendent intelligibles aux autres et vérifiables par les autres. Madeleine cherche à être comprise et elle souffre de n'être pas comprise quand elle est dans d'autres états. Mais dans celui-ci elle est tout à fait indifférente à cette satisfaction, elle a l'idée simple de m'obéir, mais elle n'avait pas le désir d'être comprise par moi, car elle n'avait le désir d'être comprise par personne : « A quoi cela sert-il que les hommes me comprennent puisque Dieu me comprend ? » C'est là un sentiment de désintérêt de la vie sociale qui joue un rôle considérable dans le prétendu sentiment de l'ineffable.

Passons à la considération d'une autre conduite sociale plus simple, la conduite bienveillante, le désir d'aider et de secourir les autres. Madeleine est d'ordinaire très préoccupée de la conduite morale de ses compagnes et de leur salut ; elle les surveille, assez maladroitement il est vrai, mais d'une manière sévère. Elle est surtout préoccupée des manifestations extérieures plus que de la conduite même et elle ne tolère pas sans protester un mot malsonnant ou une chanson un peu trop libre. Pendant une soirée de Noël à laquelle j'ai fait allusion, Madeleine est en extase pendant que les autres malades chantent tout ce qu'elles veulent. Elle m'écrit le lendemain :

« Je n'ai jamais passé la nuit de Noël dans un pareil vacarme, mais je n'en ai pas été gênée le moins du monde, quand Dieu le veut les choses extérieures ne me touchent pas... Mes compagnes fêtent Noël à leur manière, pauvres âmes, je les plains, leurs chants ne peuvent pas troubler ma joie, le bruit m'arrivait comme les vagues de la mer au pied d'une haute montagne ».

Ce qui est le plus triste, c'est qu'elle ne prend plus aucune part aux souffrances et aux chagrins des autres. Elle a appris la veille pendant une autre période la mort lamentable du mari de sa sœur qui laisse celle-ci dans une position bien pénible ; un autre jour elle a appris le désastre et le déshonneur d'un membre de la famille et elle avait beaucoup de chagrin. Si je lui parle un peu plus tard de ces tristes nouvelles dans une crise d'extase, elle répond simplement : « Je sens que cette mort a été chrétienne et qu'elle fera perdre à ceux qui restent de leur légèreté... Oui, je devrais ressentir ces chagrins de famille, mais je vois plus haut que la terre et mon cœur plane dans une sphère où les plaintes des hommes sont étouffées par les cris d'amour et les chants d'action de grâce des bienheureux ».

Elle refuse d'ailleurs de rendre le moindre service ; tandis que d'ordinaire elle se précipite dès qu'une malade a une crise d'épilepsie et aide à la secourir, elle entend en extase le bruit de la chute et continue à écrire : « Oui, puisque vous me le demandez je sais que I... a une attaque, mais cela ne me trouble aucunement, ma jouissance reste la même, il me semble que tous les bruits de l'enfer ne la diminueraient pas. Je me suis élevée à une hauteur où rien ne peut plus m'atteindre ».

J'ai eu l'occasion de constater que cela était vrai, dans une circonstance assez particulière. Une personne qui avait été pendant des années une amie très intime de sa famille se trouva un jour dans une situation morale très délicate que par discrétion je ne puis expliquer. La famille s'imagina que Madeleine par le souvenir de sa longue amitié de jeunesse et par sa réputation de sainteté pourrait avoir sur elle une bonne influence et elle exprima le désir que madeleine écrivit une lettre à cette jeune femme. Imprudemment je m'étais engagé à faire écrire cette lettre qui me paraissait simple. Malheureusement Madeleine était alors dans une période de consolations et je me heurtais constamment à un refus doux et obstiné : « Ce n'est pas la peine de me mêler de ces détails, je vais prier Dieu qu'il change les sentiments de cette pauvre amie, n'est-ce pas suffisant ? Ce serait douter de Dieu que d'intervenir autrement... » Et elle répète encore : « Quand on voit tout du haut d'une montagne il ne faut pas s'intéresser aux petits détails, cela perdrait trop de temps. Je n'ai pas à rendre de services matériels, c'est à l'amour de Dieu que je dois confier toutes les âmes ».

On a envie de qualifier cette conduite d'une manière sévère et de dire que Madeleine se présente comme une parfaite égoïste. Ce serait cependant bien faux, car elle était en réalité très bonne et dévouée au-dessus de ses forces. Elle montra à la fin de sa vie qu'elle était capable pour rendre service, de faire le sacrifice de ses goûts les plus chers et même d'une grande partie de ses pratiques religieuses. Il y a une apparence d'égoïsme extrêmement intéressante et que nous aurons à étudier. Contentons-nous de remarquer ici qu'apparaît pendant l'extase une indifférence remarquable aux besoins et aux souffrances des autres.

Mais il ne faut pas oublier que dans cet état on observe la même indifférence pour les souffrances et les goûts personnels de la malade elle-même. Pendant l'extase, Madeleine n'a plus du tout les goûts ou les aversions qu'elle avait à l'état normal ou plutôt elle n'en tient plus aucun compte. J'avais découvert qu'elle aimait les boissons sucrées quoiqu'elle ne voulût pas en convenir, qu'elle avait horreur des odeurs fortes et surtout des chambres trop fermées ; elle souffrait quand une malade apportait un bouquet dans la salle, quand on fermait trop longtemps les fenêtres. Pendant l'extase, il n'est plus question de tout cela et quand je lui demande si elle est incommodée par l'odeur de la salle ou par la chaleur du poêle elle me répond : « Les choses extérieures ne peuvent me distraire, elles peuvent tout au plus se transformer en jouissances et en enseignements, cela ne m'intéresse pas ». Comme on le sait, Madeleine avait fréquemment de grandes douleurs dans les pieds, dans l'estomac et dans les périodes différentes elle s'en plaignait bien souvent. Dans l'extase, ces douleurs sont quelquefois transformées en voluptés, mais pour le moment constatons seulement qu'elles sont bien indifférentes à la malade : « Mon corps se resserre, une corde raide me tire les pieds, mais qu'importe, rien de tout cela ne peut altérer ma tranquillité ».

Un incident fortuit m'a fourni un exemple de cette indifférence que je trouve particulièrement démonstratif et impressionnant. Madeleine avait pris l'habitude de m'écrire presque tous les jours un long journal où elle parlait de ses sentiments intimes et de sa vie passée si aventureuse. Elle redoutait énormément que ces documents ne fussent connus par les autres malades. Avant de me les remettre elle gardait ces papiers dans son corsage et la nuit les plaçait sous son oreiller ; elle me fit un jour des reproches violents parce que j'avais laissé traîner quelques-uns de ces papiers sur une table du laboratoire et que quelqu'un aurait pu les prendre et les lire. Or il arriva un jour qu'elle était en train d'écrire son journal et que, malgré elle, l'extase l'envahit pendant qu'elle écrivait ; elle resta immobile, la plume à la main, devant les papiers déjà couverts d'écriture. Une malade de la salle se permit à ce moment une conduite absolument indélicate : elle prit les papiers, et, comme Madeleine ne bougeait pas, elle se mit à en lire tout haut divers passages en riant fort de ces confidences. Or, qui m'a raconté cette aventure ? C'est Madeleine elle-même qui avait tout aperçu, qui se souvenait des moindres détails et qui conservait de cet incident beaucoup d'humiliation et de chagrin tout en me priant de ne rien reprocher à la malade. « Mais, lui dis-je, tout cela est absurde: puisque vous avez tout vu, tout entendu, puisque vous pouvez vous remuer dès que je vous le demande, pourquoi n'avez-vous pas fait un geste de protestation qui aurait suffi pour tout arrêter ? - Je ne comprends pas très bien, répondit-elle, aujourd'hui cela me paraît abominable et je sens que j'aurais dû protester violemment... Mais hier je ne sais pourquoi, cela ne me paraissait pas abominable ; cela me paraissait peut-être une atteinte insignifiante à ma réputation matérielle. Au fond cela m'a été tout à fait indifférent et je n'ai pas senti du tout le besoin de me défendre». Voilà des faits curieux dont nous aurons à tenir compte quand nous étudierons la théorie du sentiment du vide et du sentiment du triomphe.

Cette indifférence remarquable peut prendre différentes formes, c'est elle qui dans les états de simple recueillement, quand les actes, ne sont pas totalement supprimés leur donne des caractères particuliers et qui devient une des origines du sentiment d'automatisme.

« Mon esprit n'est pas aux mouvements que je fais, c'est mon corps seul qui agit comme une machine... Je reste paralysée au fond, mais une main invisible me fait agir et parler quand même. La pensée de Dieu m'a entièrement absorbée. Plus que jamais mon corps marche, agit comme un automate. Je ne peux appliquer mon attention à ce qui se fait et se dit autour de moi. C'est à peine si je vois les personnes. Je suis comme plongée dans un rêve dont rien ne peut me tirer. Mon âme n'est pas à moi, car Dieu s'en est emparé complètement. Bien que je ne sois pas dans l'immobilité je ne m'appartiens pas davantage, mes sens sont aliénés. Je me demande si mes compagnes remarquent mon état. J'agis, mais je suis cependant comme dans mon sommeil. C'est un être qui marche en moi, qui fait les mouvements que l'on voit, mais cela ne me paraît pas être moi... Je ne m'intéresse en réalité à rien de ce que je fais, tout continue à m'être indifférent ».

Enfin, il est bien probable que la même indifférence prend chez d'autres malades d'autres formes. Lœtitia que je suis parvenu à réveiller un peu a consenti à causer avec moi pendant une demi-heure, elle répond de moins en moins et se tournant vers moi elle me dit : « Pourquoi voulez-vous que je vous réponde, vous n'existez pas, moi non plus, bonsoir » et elle retombe les yeux fermés, immobile dans cet état de sommeil bizarre dont il ne sera plus possible de la tirer avant huit jours. Son sentiment de la non-réalité des choses, de l'irréalité de sa propre personne est une expression particulière de son absence totale d'intérêt, de sa renonciation à l'action sur les choses. Quand une chose l'intéresse un moment, quand la neige sur les bâtiments et les arbres noirs leur donne un aspect qu'elle trouve curieux, elle daigne immédiatement déclarer les arbres plus réels, c'est parce qu'elle les regarde un peu plus, qu'elle en parle, qu'elle agit à leur égard.

Madeleine n'a jamais eu nettement ce langage et ne parle pas autant que ces autres malades de la perte du réel, mais, au fond, quand elle nous dit que les choses sont matérielles et par conséquent méprisables et insignifiantes, quand elle ne s'y intéresse plus en aucune manière et ne fait plus aucune action à leur égard, il s'agit au fond du même fait psychologique exprimé autrement.

Les autres malades se plaignent souvent d'une transformation du temps, ils ne peuvent plus saisir l'écoulement du temps présent, l'avenir leur paraît bien loin, indéfini et un événement passé même récent fuit très loin dans un passé excessivement éloigné. Madeleine ne fait pas les mêmes réflexions, d'abord parce qu'elle a peu d'instruction philosophique et ensuite parce qu'elle est absorbée dans d'autres pensées. Mais quand elle nous dit « que les consolations sont en dehors des temps et qu'à ce moment elle vit dans l'éternité », c'est quelque chose du même genre et nous retrouvons la même transformation du temps par l'indifférence à l'action.

Notre étude sur l'immobilité extatique nous a donc conduit à une première conclusion sur cet état d'extase, elle nous a amenés à constater un trouble dont la malade se rend peu compte, une diminution d'activité avec désintérêt de l'action poussé aux dernières limites. Ce trouble chez d'autres malades détermine des états de dépression apparente avec tristesse, sentiment de l'automatisme et de l'irréel. Ici, quand il arrive jusqu'à supprimer absolument toute action et à rendre le sujet absolument immobile, il n'est pas accompagné par les mêmes sentiments, c'est qu'il est transformé par d'autres phénomènes.

4. - L'activité spirituelle et l'union avec Dieu

à côté de cette inertie motrice se développe en effet une activité remarquable que Madeleine appelle une activité spirituelle et qui lui paraît très riche et très belle.

« Non, l'état dans lequel j'entre n'est pas un sommeil, le sommeil ordinaire est une sorte de cessation de la vie de l'Esprit pour le soutien de la vie animale... Mon état est tout le contraire, c'est la domination de l'esprit sur le corps qui cesse d'agir pour mieux laisser à l'âme la facilité de penser, de contempler et d'aimer... C'est une suspension des sens de la vie, comme si je n'avais plus de corps, plus de membres, il n'y a plus que l'Esprit qui vit intensément... Je suis comme morte à tout ce qui m'entoure, mon corps seul est ici et mon esprit et mon cœur planent dans des horizons immenses où ils s'abîment et se perdent délicieusement. Je me sens élevée au-dessus des choses matérielles et je contemple avec amour et avec une indicible ivresse le divin soleil de justice qui remplit tout de sa grandeur, de son amour et de sa bonté... Je suis comme une morte et une insensée pour la vie matérielle, parce qu'une lumière nouvelle m'a éclairée et m'éblouit au point que je ne peux plus voir autre chose... Plus l'âme se dégage des choses matérielles plus elle est apte à comprendre les mystères divins que Dieu lui révèle peu à peu... La terre n'est plus rien pour moi, je n'ai plus de corps, je ne vis plus de la vie matérielle, je suis dans un autre monde, j'ai une autre vie, je ne vois plus par les yeux du corps, je n'ai plus que la vie spirituelle : la lumière de l'esprit, et la vie du corps n'est rien comparée à celle de l'âme... Cette vie spirituelle n'est pas monotone, bien au contraire, elle varie sans cesse et semble toujours nouvelle. Les impressions se succèdent comme la vue des fleurs dans un immense jardin ; les pensées se multiplient dans mon esprit et les affections du cœur se renouvellent avec une ardeur toujours plus grande. Je sens qu'il a vraiment là l'infini où l'âme humaine peut s'abîmer sans jamais atteindre le fond de cet océan d'amour ».

En quoi consiste donc cette vie spirituelle si intense ? Il est difficile de la dépeindre, car elle est infiniment variée et c'est en réalité toute une vie sous une forme particulière. C'est en raison des nécessités de l'analyse que nous sommes forcés de nous en faire une idée générale en disant que c'est un ensemble de représentations, de paroles, d'idées très diverses, groupées autour d'un sujet commun et que nous pourrions appeler un long drame aux actes divers. Le sujet général de ce drame, c'est la vie d'un couple, on devrait oser dire la vie d'un ménage. Ce ménage est constitué par deux personnages, Dieu et Madeleine, et l'idée générale de l'union de ces deux personnages domine tout le drame. « C'est à l'état de mariage spirituel qu'aboutit en s'y stabilisant l'ascension mystique », dit M. de Montmorand

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« Dieu est encore plus proche de moi, écrit Madeleine, il habite en mon âme devenue son palais et son autel. L'intimité devient toujours plus grande entre nous, dieu parle sans cesse à mon cœur et mon cœur lui répond, nous agissons toujours ensemble et l'union se fait plus étroite et plus douce; l'âme en jouit d'autant mieux qu'elle comprend que rien ne peut plus nous séparer... Dieu et mon petit être ne font plus qu'un seul et même cœur, une seule et même volonté sur la terre comme au ciel... Mon esprit se tient en sa présence partout et toujours, je me vois, je me sens avec lui comme l'oiseau est dans l'air, le poisson dans l'eau... Qui donc pourrait m'empêcher de lui être unie ? Qui donc pourrait m'empêcher de jouir de sa présence et de son amour ? Qui donc pourrait me soustraire à son pouvoir et mettre obstacle à l'accomplissement en moi de sa volonté ? Personne au monde n'a la puissance de me tirer de ses mains. Donc ma joie est légitime, sûre, inaltérable ; elle est un avant-goût de celle des saints. Dieu est mon centre et ma fin ici-bas comme ailleurs, il est mon tout dès maintenant comme il le sera dans l'autre vie. Si je me distrais de la pensée de la croix, c'est pour penser à quelque autre scène de notre vie en commun, mais ne plus penser à lui, à notre union me serait impossible, tout m'y ramène, c'est la respiration de mon âme, le battement de mon cœur, ma nourriture, ma vie. Quand je me réveille je suis un instant séparée de lui et je n'ai plus qu'un désir, le posséder pleinement sans que l'on puisse me réveiller. Ah ! je voudrais mourir définitivement, la vie m'est une langueur !

« Rien ne peut donner une idée des joies intérieures, des voluptés ineffables que fait éprouver à l'âme l'union intime de son Seigneur et maître lorsqu'elle s'est donnée à lui complètement et qu'il s'est donné à elle. Perdue, enivrée elle s'endort dans l'océan qui la pénètre toute et qui la fait participer à la vie d'amour universel... Ma piété se simplifie de plus en plus, je suis unie à Dieu et il est uni à moi, nous jouissons de cette union et mon âme se perd dans cette jouissance. Ah ! vivre sans cesse sous son regard et enveloppée de son amour !... Je me sens unie à Dieu et enlevée de ce monde, car par Jésus, en Jésus et avec Jésus, je suis à Dieu, Dieu est à moi, cela résume tout! »

Pour bien comprendre ce résumé il faut analyser un peu les différents actes du drame, dans un couple il y a un supérieur et un inférieur, un maître et une servante. Les deux personnages ne sont jamais mis sur un pied d'égalité et nous avons d'abord et avant tout le commandement et la direction divine.

« Dieu sait quand il le veut parler en maître et sa voix est pareille à celle du tonnerre, il nous faut adorer ses décrets quels qu'ils soient, pour moi je lui dis et je lui répète que je ne veux rien d'autre que l'accomplissement de sa volonté, je ne peux plus désirer autre chose... Le péché c'est la désobéissance à Dieu, il n'y en a pas d'autre et je préférerais mourir que d'en commettre un... Ma volonté est et sera toujours conforme à la sienne, je ne puis vouloir que ce que Dieu veut, sans répugnance pour quoi que ce soit, l'obéissance est la pierre philosophale qui change tout en or, c'est le plus court chemin pour arriver à l'amour. J'aime Dieu et tout mon bonheur est de me tenir à ses pieds pendant des heures, comme il me le permet, de louer, de bénir sa grandeur, sa beauté, ses perfections, de reconnaître qu'il est mon maître et seigneur et que devant lui je ne suis qu'un pur néant ».

Dans un grand nombre d'extases Madeleine se borne à recevoir et à transmettre les ordres de Dieu et elle édicte ainsi au nom de Dieu toute une morale. L'idée générale de cette morale est celle de la supériorité des choses spirituelles sur les choses matérielles. Ainsi il faut mépriser les amours matériels et cultiver les amours spirituels. Elle ne tarit pas en déclarations sur l'immoralité sexuelle et l'éloge de la virginité emplit des pages et des pages :

« La vue de la beauté et de la pureté de la très Sainte vierge que Dieu m'a montrée m'a beaucoup consolée, mais j'ai compris avec bien du chagrin combien le cœur de Dieu est contristé par les fautes que les hommes commettent contre cette vertu si peu pratiquée en ce monde. Oui, Dieu m'a expliqué bien des choses sur ce point... La virginité est un trésor qui fait partie des biens spirituels de l'église... ; la vertu principale du sacerdoce est dans la pureté de ses membres comme la force de Samson résidait dans ses cheveux... »

Cette morale contient beaucoup de préceptes d'ascétisme, car elle enseigne au nom de Dieu le mépris de toutes les joies matérielles ; les richesses, les honneurs humains ne sont dignes que de mépris et dans une extase singulière elle s'indigne, toujours au nom de Dieu, contre la décoration qui venait d'être remise à la surveillante du service, Mlle Bottard (janvier 1898).

« Dieu m'a montré par une vision symbolique très claire, mais trop longue à redire l'amour de prédilection qu'il a pour saint François d'Assise et ses vrais imitateurs. Oh ! je voudrais de tout mon cœur être comme ce grand saint, comme lui j'aime la pauvreté, j'en ai comme lui apprécié et goûté le bonheur. Comme le ballon doit jeter du lest pour s'élever, notre âme doit se débarrasser de l'amour et du soin des choses de la terre pour comprendre et goûter celles de Dieu qui sont les véritables, on ne reste libre que dans la pauvreté ». Elle va jusqu'à « la glorification de la douleur, cette merveille morale et religieuse ».

Dans ces ordres de Dieu il s'agit surtout de réglementations religieuses et en particulier du culte de la vierge, c'est dans ces révélations que Madeleine a puisé l'idée d'un dogme nouveau, celui de l'Assomption de la vierge Marie, enlevée au ciel en chair et en os avant sa mort, dogme qui la tourmente tellement pendant ses périodes de doutes. « Je m'étonne que l'on puisse douter de cette assomption qui est si clairement dans l'ordre et la volonté de Dieu. Comme le Seigneur me l'a dit, que ne ferait pas un fils pour la gloire de sa mère ? Et quand ce fils est Dieu ne doit-il pas mettre sa toute-puissance à son service et la faire monter au ciel de la manière qu'il y est monté lui-même ».

En attendant elle donne des ordres pour la décoration de l'autel de la vierge et particulièrement pour son éclairage « avec des cierges de cire vierge ». Songez à la puissance de Marie sur le cœur de Dieu et à tout ce que nous pourrons obtenir par son intercession. » C'est pourquoi il nous faut porter des scapulaires non pas avec un seul cœur celui de Jésus, mais avec deux cœurs, celui de Jésus et de Marie ; il y a vingt ans elle a déjà eu l'idée de cette dévotion et a distribué des scapulaires faits de cette manière, elle est heureuse d'entendre maintenant Dieu lui-même approuver ce qu'elle avait deviné jadis. D'ailleurs il est facile de voir que toute cette morale et cette religion, dont je n'indique que rapidement un petit nombre de points, ne sont rien autre chose que la morale et la religion de Madeleine elle-même telles qu'elles les a conçues toute sa vie et auxquelles elle donne maintenant une consécration divine.

Dieu joue aussi un autre rôle, voisin du précédent : il est le professeur et Madeleine l'élève, il lui enseigne une philosophie et une science et lui fournit la solution de tous les problèmes embarrassants. Je renonce au projet que j'avais d'abord formé de donner un exposé de cette philosophie divine transmise par la bouche de Madeleine : ce serait bien long pour un maigre intérêt, je ne donne que quelques brèves indications. Il s'agit d'un mélange naïf de petite philosophie spiritualiste avec un catholicisme plus ou moins orthodoxe, exprimé d'une manière grandiloquente et obscure.

« Abîme dans l'immensité, océan de sa propre béatitude et toujours se nourrissant de lui-même, dieu de toute éternité, par la pensée engendrait des êtres qu'il voulait un jour faire sortir du néant et qui étaient destinés à publier ses louanges, d'abord dans le champ vaste et pourtant limité de la création et plus tard dans la partie céleste où tout est sans bornes... Comme la poule couve l'œuf pour faire éclore ses petits, ainsi l'Esprit de Dieu planait sur les eaux, attendant le moment marqué par la divine sagesse pour en faire sortir le merveilleux univers... Pour qui comprend un peu ce que c'est que l'amour est-ce donc si surprenant qu'un Dieu aime sa chétive créature ?... Parmi les êtres créés, les plus importants sont les bons et les mauvais Esprits, répandus dans le monde les uns pour nous protéger, les autres pour nous tenter... J'ai personnellement fait trop souvent l'expérience de l'existence de ces Esprits pour qu'il me soit possible d'en douter ; ma vie est comme une lutte perpétuelle entre ces deux puissances dont Dieu se sert pour l'accomplissement de ses desseins. Et pourquoi ne pas croire à l'existence d'êtres d'une nature autre que la nôtre et qu'on ne peut voir avec nos yeux charnels, tandis que l'on croit sisément à l'existence d'un bacille ? L'esprit sent leur présence, si les yeux du corps ne les voient pas. Dieu, infini dans sa puissance n'a-t-il pu créer d'autres êtres que nous, qui nous sont bien supérieurs ? »

Nous avons avec les anges d'assez régulières relations

« Il peut y avoir entre eux et nous, échange de rapports et de communications très intimes. Nous pouvons, pour aimer Dieu, emprunter quelque chose de leur amour séraphique, et eux, qui, étant de purs esprits, ne peuvent souffrir, puisqu'ils n'ont pas de corps, nous demandent de les remplacer pour l'action de grâces effective, qui est la participation aux souffrances du divin Sauveur. Nous aimons avec leur flamme d'amour et eux souffrent avec nos douleur et pleurent avec nos larmes ».

Quant aux démons ils jouent un rôle considérable et servent à expliquer une foule de phénomènes, en particulier les effets de l'électricité, les maladies, les mauvais instincts de certains animaux, l'action des microbes dans les maladies. « Il y a des chiens qui ont aboyé quand elle passait et d'autres qui l'ont caressée. Comment expliquer cela sans faire intervenir des Esprits d'ordre différent ? » Madeleine donne toutes ces explications avec une satisfaction naïve. Il y eut un moment dans le service une jeune fille de seize ans. Rachel, qui avait un aspect bizarre et à propos de laquelle on discutait. Cette enfant avait toutes les allures d'une surdité verbale typique, elle entendait tous les sons et le médecin auriste Gellé soutenait que son audition était normale, mais elle ne comprenait jamais une parole et dès qu'on s'adressait à elle, elle présentait une ardoise en priant d'écrire la question et après l'avoir lue elle répondait très correctement. Ce trouble était survenu après des émotions et ne s'accompagnait d'aucun autre symptôme organique. On discutait à propos de lésions possibles ou d'une névrose singulière. Après une extase Madeleine m'écrivit avec aplomb : « Je suis heureuse de pouvoir vous donner un éclaircissement à propos de la petite Rachel, j'ai eu une révélation bien claire sur ce point et Dieu a daigné me l'expliquer lui-même, c'est un démon qui s'est plu à troubler son langage et qui se dissimule pour mieux vous tromper »

Un document produit en version numérique par Gemma Paquet, bénévole,
professeure à la retraite du Cégep de Chicoutimi

dans le cadre de la collection: Les classiques des sciences sociales
fondée dirigée par Jean-Marie Tremblay,
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi

Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque
Paul-émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi

pour les textes complets de Pierre Janet

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