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  • textes philosophiques

Lamarck - philosophie Zoologique

(tome I extrait)

Lamarck, Jean-Baptiste Pierre Antoine de Monet, chevalier de -  Portrait endessin du naturaliste françaisEffectivement, si une race quelconque de quadrumanes, surtout la plus perfectionnée d' entre elles, perdoit, par la nécessité des circonstances, ou par quelqu'autre cause, l' habitude de grimper sur les arbres, et d' en empoigner les branches avec les pieds, comme avec les mains, pour s' y accrocher ; et si les individus de cette race, pendant une suite de générations, étoient forcés de ne se servir de leurs pieds que pour marcher, et cessoient d' employer leurs mains comme des pieds ; il n' est pas douteux, d' après les observations exposées dans le chapitre précédent, que ces quadrumanes ne fussent à la fin transformés en bimanes, et que les pouces de leurs pieds ne cessassent d' être écartés des doigts, ces pieds ne leur servant plus qu' à marcher.

En outre, si les individus dont je parle, mus par le besoin de dominer, et de voir à la fois au loin et au large, s' efforçoient de se tenir debout, et en prenoient constamment l'habitude de génération en génération ; il n' est pas douteux encore que leurs pieds ne prissent insensiblement une conformation propre à les tenir dans une attitude redressée, que leurs jambes n' acquissent des mollets, et que ces animaux ne pussent alors marcher que péniblement sur les pieds et les mains à la fois.

Enfin, si ces mêmes individus cessoient d' employer leurs mâchoires comme des armes pour mordre, déchirer ou saisir, ou comme des tenailles pour couper l' herbe et s' en nourrir, et qu' ils ne les fissent servir qu' à la mastication ; il n' est pas douteux encore que leur angle facial ne devînt plus ouvert, que leur museau ne se raccourcît de plus en plus, et qu' à la fin étant entièrement effacé, ils n'eussent leurs dents incisives verticales.

Que l' on suppose maintenant qu' une race de quadrumanes, comme la plus perfectionnée, ayant acquis, par des habitudes constantes dans tous ses individus, la conformation que je viens de citer, et la faculté de se tenir et de marcher debout, et qu' ensuite elle soit parvenue à dominer les autres races d' animaux ; alors on concevra :

1) que cette race plus perfectionnée dans ses facultés, étant par-là venue à bout de maîtriser les autres, se sera emparée à la surface du globe de tous les lieux qui lui conviennent ;

2) qu' elle en aura chassé les autres races éminentes, et dans le cas de lui disputer les biens de la terre, et qu' elle les aura contraintes de se réfugier dans les lieux qu' elle n' occupe pas ;

3) que nuisant à la grande multiplication des races qui l' avoisinent par leurs rapports, et les tenant reléguées dans des bois ou autres lieux déserts, elle aura arrêté les progrès du perfectionnement de leurs facultés, tandis qu' elle-même, maîtresse de se répandre partout, de s' y multiplier sans obstacle de la part des autres, et d' y vivre par troupes nombreuses, se sera successivement créé des besoins nouveaux qui auront excité son industrie et perfectionné graduellement ses moyens et ses facultés ;

4) qu' enfin, cette race prééminente ayant acquis une suprématie absolue sur toutes les autres, elle sera parvenue à mettre entre elle et les animaux les plus perfectionnés, une différence, et, en quelque sorte, une distance considérable. Ainsi, la race de quadrumanes la plus perfectionnée aura pu devenir dominante ; changer ses habitudes par suite de l' empire absolu qu' elle aura pris sur les autres et de ses nouveaux besoins ; en acquérir progressivement des modifications dans son organisation et des facultés nouvelles et nombreuses ; borner les plus perfectionnées des autres races à l' état où elles sont parvenues ; et amener entre elle et ces dernières des distinctions très-remarquables.

L' Orang d' Angola est le plus perfectionné des animaux : il l' est beaucoup plus que l' orang des Indes, que l' on a nommé orang-outang; et, néanmoins, sous le rapport de l' organisation, ils sont, l' un et l' autre, fort inférieurs à l' homme en facultés corporelles et d'intelligence (1). Ces animaux se tiennent debout dans bien des occasions ; mais comme ils n' ont point de cette attitude une habitude soutenue, leur organisation n' en a pas été suffisamment modifiée ; en sorte que la station pour eux est un état de gêne fort incommode.

On sait, par les relations des voyageurs, surtout à l' égard de l'orang des Indes, que lorsqu' un danger pressant l' oblige à fuir, il retombe aussitôt sur ses quatre pattes. Cela décèle, nous dit-on, la véritable origine de cet animal, puisqu' il est forcé de quitter cette contenance étrangère qui en imposoit.

Sans doute cette contenance lui est étrangère, puisque, dans ses déplacemens, il en fait moins d' usage, ce qui fait que son organisation y est moins appropriée ; mais pour être devenue plus facile à l' homme, la station lui est-elle donc tout-à-fait naturelle ?

Pour l' homme qui, par ses habitudes maintenues dans les individus de son espèce depuis une grande suite de générations, ne peut que se tenir debout dans ses déplacemens, cette attitude n' en est pas moins pour lui un état fatigant, dans lequel il ne sauroit se maintenir que pendant un temps borné et à l' aide de la contraction de plusieurs de ses muscles.

Si la colonne vertébrale du corps humain formoit l' axe de ce corps, et soutenoit la tête en équilibre, ainsi que les autres parties, l' homme debout pourroit s' y trouver dans un état de repos. Or, qui ne sait qu' il n' en est pas ainsi ; que la tête ne s' articule point à son centre de gravité ; que la poitrine et le ventre, ainsi que les viscères que ces cavités renferment, pèsent presqu' entièrement sur la partie antérieure de la colonne vertébrale ; que celle-ci repose sur une base oblique ... ? Aussi, comme l' observe M. Richerand, est-il nécessaire que dans la station, une puissance active veille sans cesse à prévenir les chutes dans lesquelles le poids et la disposition des parties tendent à entraîner le corps.

Après avoir développé les considérations relatives à la station de l' homme, le même savant s' exprime ainsi : le poids relatif de la tête, des viscères thoraciques et abdominaux, tend donc à entraîner en avant la ligne, suivant laquelle toutes les parties du corps pèsent sur le plan qui le soutient......

cette disposition des parties qui fait que la station de l' homme est un état d' action, et par suite fatigant, au lieu d' être un état de repos, déceleroit donc aussi en lui une origine analogue à celle des autres mammifères, si son organisation étoit prise seule en considération.

Maintenant pour suivre, dans tous ses points, la supposition présentée dès le commencement de ces observations, il convient d' y ajouter les considérations suivantes.

Les individus de la race dominante dont il a été question, s' étant emparés de tous les lieux d' habitation qui leur furent commodes, et ayant considérablement multiplié leurs besoins à mesure que les sociétés qu' ils y formoient devenoient plus nombreuses, ont dû pareillement multiplier leurs idées, et par suite ressentir le besoin de les communiquer à leurs semblables. On conçoit qu' il en sera résulté pour eux la nécessité d' augmenter et de varier en même proportion les signes propres à la communication de ces idées. Il est donc évident que les individus de cette race auront dû faire des efforts continuels, et employer tous leurs moyens dans ces efforts, pour créer, multiplier et varier suffisamment les signes que leurs idées et leurs besoins nombreux rendoient nécessaires.

Il n' en est pas ainsi des autres animaux ; car, quoique les plus parfaits d' entre eux, tels que les quadrumanes, vivent, la plupart, par troupes ; depuis l' éminente suprématie de la race citée, ils sont restés sans progrès dans le perfectionnement de leurs facultés, étant pourchassés de toutes parts et relégués dans des lieux sauvages, dés déserts, rarement spacieux, et où, misérables et inquiets, ils sont sans cesse contraints de fuir et de se cacher. Dans cette situation, ces animaux ne se forment plus de nouveaux besoins ; n' acquièrent plus d' idées nouvelles ; n' en ont qu' un petit nombre, et toujours les mêmes qui les occupent ; et parmi ces idées, il y en a très-peu qu' ils aient besoin de communiquer aux autres individus de leur espèce. Il ne leur faut donc que très-peu de signes différens pour se faire entendre de leurs semblables ; aussi quelques mouvemens du corps ou de certaines de ses parties, quelques sifflemens et quelques cris variés par de simples inflexions de voix leur suffisent. Au contraire, les individus de la race dominante, déjà mentionnée, ayant eu besoin de multiplier les signes pour communiquer rapidement leurs idées devenues de plus en plus nombreuses, et ne pouvant plus se contenter, ni des signes pantomimiques, ni des inflexions possibles de leur voix, pour représenter cette multitude de signes devenus nécessaires, seront parvenus, par différens efforts, à former des sons articulés : d' abord ils n' en auront employé qu' un petit nombre, conjointement avec des inflexions de leur voix ; par la suite, ils les auront multipliés, variés et perfectionnés, selon l' accroissement de leurs besoins, et selon qu' ils se seront plus exercés à les produire. En effet, l' exercice habituel de leur gosier, de leur langue et de leurs lèvres pour articuler des sons, aura éminemment développé en eux cette faculté.

De là, pour cette race particulière, l' origine de l' admirable faculté de parler ; et comme l' éloignement des lieux où les individus qui la composent se seront répandus favorise la corruption des signes convenus pour rendre chaque idée, de là l' origine des langues, qui se seront diversifiées partout.

Ainsi, à cet égard, les besoins seuls auront tout fait : ils auront fait naître les efforts ; et les organes propres aux articulations des sons se seront développés par leur emploi habituel. Telles seroient les réflexions que l' on pourroit faire si l' homme, considéré ici comme la race prééminente en question, n' étoit distingué des animaux que par les caractères de son organisation et si son origine n' étoit pas différente de la leur.

Fin de la première partie.

Système analytique des connaissances positives de l'homme

1820
pp. 151-154


 girafes broutant les feuilles d'un arbre dessinS'étant ainsi répandu presque partout, et ayant pu se multiplier considérablement, ses besoins s'accrurent progressivement par suite de ses relations avec ses semblables, et se trouvèrent infiniment diversifiés. Or, ceux des animaux qui jouissent comme lui des facultés d'intelligence, mais dans des degrés fort inférieurs, n'ayant qu'un petit nombre de besoins comparativement aux siens, n'ont aussi qu'un très-petit nombre d'idées ; et, pour communiquer entre eux, quelques signes leur suffisent entièrement. Il en est bien autrement à l'égard de l'homme ; car ses besoins s'étant infiniment accrus et diversifiés, et le forçant à multiplier et à varier proportionnellement ses idées, il fut obligé d'employer des moyens plus compliqués pour communiquer sa pensée à ses semblables. De simples signes ne lui suffirent plus. Il lui fallut non-seulement varier les sons de sa voix, mais en outre les articuler ; et selon le développement particulier de l'état intellectuel de chaque peuple, les sons articulés, destinés à transmettre les idées, reçurent une complication plus ou moins grande. La faculté de former des sons articulés, qui, par convention, expriment des idées, constitue donc celle de la parole que l'homme seul a pu se procurer ; et la nature des conventions admises, pour attribuer à ces sons articulés des idées usuelles, constitue aussi les diverses langues dont il fait usage. Quant aux conventions qui distinguent ces dernières, on peut dire qu'elles prirent partout leur source dans les circonstances particulières où se trouvèrent les peuples, et par les habitudes qu'ils admirent alors pour exprimer les idées dont ils faisaient usage ; et, quoiqu'il soit évident qu'aucune langue ne peut être plus naturelle à l'homme que d'autres, c'est-à-dire, qu'il n'y ait point de langue mère, celles qui se formèrent par l'usage chez les différentes nations, s'altérant toujours avec le temps, et de proche en proche, non-seulement se diversifièrent, mais donnèrent lieu à une multitude énorme d'idiomes particuliers qui ne sont connus que dans les lieux où on les emploie.

Ainsi la multiplication et l'étendue des moyens que l'homme sut imaginer pour communiquer ses idées aux individus de son espèce, contribuèrent singulièrement à développer son intelligence ; et il obtint, par cette réunion de voies, une supériorité si grande sur les animaux, même sur ceux qui sont les plus perfectionnés après lui, qu'il laissa une distance considérable entre son espèce et les leurs.

Maintenant on est autorisé à dire que l'homme est un être intelligent, qui communique à ses semblables sa pensée par la parole, et qui est le plus étonnant et le plus admirable de tous ceux qui appartiennent à notre planète. Dominateur à la surface du globe qu'il habite, dominateur même des individus de son espèce, leur ami sous certains rapports, et leur ennemi sous d'autres, il offre, dans ses qualités et l'étendue de ses facultés, les contrastes les plus opposés, les extrêmes les plus remarquables. Effectivement, cet être, en quelque sorte incompréhensible, présente en lui, soit le maximum des meilleures qualités, soit celui des plus mauvaises ; car il donne des exemples de bonté, de bienfaisance, de générosité ..., tels qu'aucun autre n'en saurait fournir de pareils ; et il en donne aussi de dureté, de méchanceté, de cruauté et de barbarie même, tels encore que les animaux les plus féroces ne sauraient les égaler. Relativement à ses penchans, tantôt dirigé par la raison et par une intelligence supérieure, il montre les inclinations les plus nobles, un amour constant pour la vérité, pour les connaissances positives de tout genre, pour le bien sous tous les rapports, pour la justice, l'honneur ... ; et tantôt, se livrant à l'égoïsme (1),
(1)L'homme, par son égoïsme trop peu clairvoyant pour ses propres intérêts, par son penchant à jouir de tout ce qui est à sa disposition, en un mot, par son insouciance pour l'avenir et pour ses semblables, semble travailler à l'anéantissement de ses moyens de conservation et à la destruction même de sa propre espèce.

D'autres extraits d'auteurs

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Dessin de Lamarck

Né à Bazentin dans une famille peu fortunée, Lamarck débute comme officier d'infanterie sur le front de Westphalie pendant la guerre de Sept ans.
Lors d'un séjour à Monaco (1764) il s'éprend de botanique. Fait des études de médecine à Paris, vivant d'une maigre pension et de petits emplois. Remarqué par Buffon, il devient correspondant du Jardin.
En 1778, l'Imprimerie royale publie sa Flore française, où il donne des clefs dichotomiques permettant à chacun d'identifier les plantes. Cet ouvrage lui apporte une notoriété immédiate et lui vaut d'être élu à l'Académie des sciences l'année suivante.
Progressiste, ami des philosophes des Lumières, il participe, en 1793, à la création du Muséum national d'Histoire naturelle et n'hésite pas, à cinquante ans, à se reconvertir : il devient professeur de zoologie, chargé d'enseigner la zoologie des invertébrés. C'est lui qui invente le mot biologie pour désigner la science des êtres vivants. Il est considéré comme le fondateur de cette discipline.
En 1801 paraît la première édition de son Système des animaux sans vertèbres. Les difficultés rencontrées dans l'élaboration de cette classification l'amène à l'idée de la variabilité des espèces et dès 1800, lors d'une leçon inaugurale, il présente sa doctrine transformiste.

D'après lui, les changements survenus à la surface du globe ont provoqué des modifications d'habitat, donc des conditions et des modes de vie des organismes, les contraignant à s'adapter ; ainsi, le non-usage de tel organe impose sa perte ; les organismes tendent vers la complexité croissante et le perfectionnement de génération en génération.
Cette théorie :
• repose sur l'hérédité des caractères acquis et
• s'oppose à celle des bouleversements universels de Cuvier. Celui-ci, directeur du Muséum, combat violemment Lamarck et lui reproche de construire « de vastes édifices sur des bases imaginaires ».
Critiqué, souvent même raillé, Lamarck n'en continue pas moins sa fresque du monde animal, Histoire naturelle des Animaux sans vertèbres (1815-1822), soutenu par l'affection de ses filles (il est quatre fois veuf !). L'une d'elle, Cornélie, écrit sous la dictée de son père, aveugle les dix dernières années de sa vie, la partie ultime de son œuvre sur « les connaissances positives de l'homme ».

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