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Sénèque : De la brièveté de la vie

La philosophie stoïcienne : Sénèque.

seneque dans un baquet, enluminureLa majeure partie des mortels, Paulinus, accusant de mauvaiseté la nature, déplore que nous naissions dans la perspective d'une trop courte existence, où les ans à nous impartis défilent si vivement, si fugacement que, mis à part le cas de quelques-uns, pour les autres c'est en pleins préparatifs de vie que justement la vie les abandonne. Mais ce qu'on juge un mal public ne suscite pas seulement les récriminations des gens ordinaires et d'une foule d'âmes simples ; affectant aussi des hommes illustres, ce mal a provoqué leur amertume. De là, une célèbre exclamation d'Hippocrate, le plus grand des médecins : ‘‘ La vie est courte, l'art est long. ‘‘ De là, le procès qu'Aristote intente à la nature en lui reprochant, ce qui n'est guère d'un sage : D'avoir aux animaux consenti une durée de vie telle qu'ils peuvent élever cinq ou dix générations des leurs, mais d'avoir aux humains, nés pour accomplir tant de grandes choses, fixé une échéance bien plus précoce. Nous n'avons pas véritablement une existence courte, mais nous en gaspillons une part considérable. La vie. nous a été donnée assez longue et avec une libéralité propre à l'achèvement des plus grandes choses, pour peu qu'elle soit bien gérée de bout en bout ; en revanche, dès lors qu'elle s'éparpille à travers luxe et inadvertance, dès lors qu'elle n'est dépensée pour aucune œuvre de qualité, finalement acculés par l'ultime et fatal décret, sans avoir réalisé qu'elle s'en allait, nous sentons qu'elle a passé. C'est comme ça : nous ne souffrons pas d'une vie brève en soi mais nous la faisons telle, nous n'en sommes pas déficitaires mais prodigues. Ainsi, d'immenses et royales ressources, échues à un mauvais maître, en un moment sont dissipées, mais si modestes soient-elles, qu'on les confie à un bon gestionnaire, elles s'accroîtront à la longue : de même notre existence, à qui l'administre bien, offre de vastes perspectives.

II
senequePourquoi récriminerions-nous contre la nature ? Celle-ci s'est montrée plutôt généreuse : la vie, si tu sais en user. est longue. Hélas ! l'un est tenu par une avarice insatiable : un autre par une application forcenée à des travaux d'une insigne inutilité ; tel est imbibé de vin, tel autre abruti par l'indolence ; celui-ci est harassé par une ambition constamment à l'affût des jugements d'autrui, celui-là précipité par sa convoitise de négociant dans un périple dicté, à travers tout ce que le monde compte de terres et de mers, par l'appât du gain ; certains, qu'obsède la passion militaire jamais ne sont distraits des dangers qui guettent les autres ou de leur anxiété pour eux-mêmes ; il y en a que le culte ingrat de leurs supérieurs consume dans une servitude volontaire ; beaucoup occupent le plus clair de leur temps à poursuivre la beauté d'autrui ou à s'inquiéter de la leur ; et la plupart ne se réglant sur rien de consistant, une légèreté vagabonde, volage et mécontente d'elle-même, les relance indéfiniment vers de nouveaux projets ; car certains ne trouvent rien qui les intéresse assez pour orienter leur course, et c'est désœuvrés, déprimés que la fatalité vient les cueillir, si bien que je ne doute pas que le plus grand des poètes, en une manière d'oracle, ait dit vrai : Mince est la part de la vie que nous vivons. Quant à tout l'intervalle restant, au fond il n'est pas vie mais seulement temps. Les vices pressent et assaillent de tous côtés. Sans permettre ni qu'on relève la tête ni qu'on applique ses yeux au discernement du vrai. Ils tiennent leurs victimes enlisées et noyées dans la passion, jamais elles n'ont le loisir de revenir à elles. Quand par hasard un peu de paix les atteint, comme en haute mer, où même après le vent un certain clapot demeure, elles balancent sans que jamais pour elles, du fait de leurs passions, le calme ne s'installe. Tu penses que je parle de malheureux dont les maux sont patents ? Considère alors ceux dont le bonheur fascine les gens : leurs possessions les étouffent. Combien ne sont-ils pas, à se sentir accablés par leurs richesses ! Et tous ceux que l'éloquence et l'incitation quotidienne à démontrer leur talent amène à se ronger les sangs ! Tous ceux qui s'étiolent dans des voluptés continuelles ! Tous ceux qu'assiègent. sans leur laisser la moindre liberté, une multitude de protégés ! Autant qu'ils sont. en Définitive, du plus modeste au plus important, prends-les un par un : tel demande assistance, tel prête assistance, celui-ci est en fâcheuse posture, celui-là le défend, celui-là juge, personne ne se réclame uniquement de soi, chacun se démène pour quelqu'un. Renseigne-toi sur ceux dont les noms sont sur toutes les lèvres, tu verras qu'ils se caractérisent par ceci : l'un est le courtisan de l'autre.. qui l'est d'un troisième : aucun ne l'est de soi. Dès lors, l'indignation de certains n'est-elle pas folie pure : ils se plaignent d'être méprisés de leurs supérieurs, parce que ceux-ci n'ont pas eu le temps de leur accorder l'entrevue qu'ils voulaient ! On aurait le front de se plaindre de l'arrogance d'autrui, quand on n'a jamais de temps pour soi ? Car enfin ce personnage t'a qui que tu sois, montré un visage insolent sans doute mais témoigné des égards par le passé, il a prêté l'oreille à tes paroles, il t'a accepté à ses côtés : toi, tu ne t'es jamais fait l'honneur de te regarder ni de t'écouter. Il n'y a donc pas lieu d'investir quiconque d'un devoir de politesse à ton égard, puisque ma foi, si tu t'es trouvé en prodiguer à quelqu'un, ce n'était point par désir d'être avec lui, mais par incapacité à être avec toi-même.

III
seneque coifféLibre à tous les génies qui ont jamais éclairé le monde de s'entendre sur ce seul point, il y a une obscurité qu'ils n'admireront jamais assez dans la mentalité des humains : ceux-ci ne supportent pas que quiconque occupe leur territoire et, s'il surgit le moindre contentieux de frontières, chacun court aux pierres et aux armes ; dans leur vie cependant ils se laissent envahir par les autres, mieux encore, ils vont jusqu'à y introduire d'eux-mêmes leurs futurs maîtres ; si l'on ne trouve personne qui veuille partager son argent, entre combien de gens chacun ne distribue-t-il pas sa vie ! Strict dès lors qu'il s'agit de conserver son patrimoine, pour ce qui est de perdre son temps, on est inconsidérément prodigue dans le seul domaine où l'avarice n'a rien de déshonorant.
C'est pourquoi j'aime, dans une assemblée de gens âgés, à prendre à partie l'un des plus vieux : ‘‘ Te voici parvenu à la limite de la vie humaine, cent ans ou plus t'accablent : vas-y, récapitule le compte de ton existence. Fais la soustraction : combien de ce temps pour un créancier, pour une amie, pour un personnage important, pour un subalterne, pour une scène de ménage, pour la réprimande des esclaves, pour toutes sortes de démarches de complaisance ; ajoute les maladies qu'on se fabrique, ajoute aussi les heures inemployées : tu verras que tu as moins d'années que tu n'en comptes.
Repasse dans ta mémoire à quelle occasion tu as réussi à t'en tenir à ce qui était décidé, les rares journées qui se sont réalisées comme tu l'avais escompté les moments où tu as pu disposer de toi-même, où ton visage est resté serein, ton esprit impavide, quelles œuvres dans une si longue vie tu as réussi à réaliser, le nombre de gens qui ont pillé ta vie à ton insu sans que tu aies mesuré la perte, ce qu'une vaine douleur une joie idiote, une passion, une conversation flatteuse, ont pu te voler, combien est étriqué le peu de ton bien qui t'est resté : tu comprendras que tu meurs prématurément.
Qu'y a-t-il donc à l'origine de cet état de choses. ? Vous vivez comme si vous alliez vivre toujours, jamais votre fragilité ne vous vient à l'esprit, vous n'observez pas combien de temps est déjà passé ; vous le perdez comme si vous en aviez tant et plus, quand - pour ce qu'on en sait - peut-être celui-là même que vous donnez à quelqu'un ou à quelque chose est votre dernier jour. Autant vos désirs incessants sont celles de mortels, autant vos désirs incessants sont ceux d'immortels.
senequeOn entendra la plupart des gens dire : à cinquante ans je me retirerai pour prendre du bon temps, la soixantaine me verra démis de toute charge officielle. Mais quel gage as-tu reçu d'une vie particulièrement longue. ? Qui permettra qu'elle se déroule conformément à tes plans. ? N'as-tu pas honte de te réserver les restes de ta vie, et de ne destiner aux pensées, de valeur qu'un temps qui, pour quelque activité que ce soit, ne vaut plus rien ? N'est-ce pas un étrange retard que de commencer à vivre juste quand on doit finir. ? Quel oubli imbécile de la condition de mortel que de repousser à la cinquantième et à la soixantième Année les saines résolutions, et partant, De vouloir commencer une vie à un âge où peu de gens sont parvenus !

IV
Aux hommes les plus puissants et les plus hauts placés, il échappe des confidences, on va le voir, selon lesquelles ils souhaitent le retrait du pouvoir, en vantent les charmes, les trouvent préférables à tout. Ils rêvent dans ces moments-là de descendre du faîte, sous réserve de sécurité ; en effet, : même lorsque rien ne la fragilise ni ne la déséquilibre, la fortune a tendance à basculer sur elle-même. Le divin Auguste, que les dieux ont favorisé plus que personne, n'a cessé de prier pour son propre repos et de demander son congé de la république ; toute ses conversations en revenaient toujours à ceci, qu'il aspirait à la retraite : il enchantait ses soucis de la consolation, bien Douce, même si elle était fausse, qu'un jour il vivrait pour soi.
Dans une lettre envoyée au Sénat, où il promettait que son repos ne serait pas dépourvu de dignité ni en contradiction avec sa gloire antérieure, je relève ces mots : Certes, tout cela présente davantage d'éclat une fois réalisé que sous forme de promesses. Il reste que le désir de ces moments si vivement souhaités m'a poussé, puisque la joie de passer aux actes tarde jusqu'à présent, à puiser D'avance un peu de plaisir dans le charme des mots.
La retraite lui semblait une si plaisante chose que, ne pouvant s'y adonner, il l'anticipait par la pensée.
Lui qui voyait tout dépendre uniquement de soi, qui distribuait leur destin aux peuples et aux gens, il se faisait un bonheur extrême de songer au jour où il dépouillerait sa grandeur. I1 avait éprouvé combien de sueur implique cette magnificence rayonnant par toute la terre, quelles inquiétudes de tous les instants elle dissimule : contraint d'en recourir aux armes avec ses concitoyens d'abord, puis avec ses pairs, enfin avec ses proches, il répandit le sang sur terre et sur mer. Entraîné par la guerre à travers la Macédoine, la Sicile, l'Egypte, la Syrie et l'Asie, sur tous les rivages ou peu s'en faut, il détourna ses armées, enfin lassées de massacres romains, vers des guerres extérieures. Alors qu'il travaillait à pacifier les Alpes et à réduire les ennemis intérieurs de la paix et de l'empire, à Rome même Muréna, Cépion, lépide, Egnatius, d'autres encore affilaient contre lui leurs épées. Il n'avait pas encore échappé à leurs pièges : déjà sa fille et quantité de nobles jeunes gens, soudés par l'adultère comme par un pacte sacré, effrayaient cet homme fragilisé par l'âge, et d'autant plus que c'était la seconde fois qu'il avait à redouter, avec un Antoine auprès d'elle, une femme. Au prix de ses propres membres, il avait tranché cette tumeur : d'autres se reconstituaient par-dessous ; comme un corps qui, gonflé de trop de sang, sans arrêt crèverait ici ou là d'hémorragie. C'est pour cela qu'il désirait la retraite, dont l'espoir et le dessein offraient un asile à ses peines : tel était le vœu de celui qui pouvait faire que soient exaucés tous les vœux.

V
Marcus Ciceron jeté entre les Catilina, les Clodius, les Pompée et les Crassus, les uns ennemis déclarés, les autres amis irrésolus, alors qu'il était ballotté avec cette république qu'il maintint quelque temps à flot pour finalement sombrer avec elle, ni rasséréné quand les choses allaient dans son sens, ni patient quand elles lui étaient contraires, que de fois n'a-t-il pas exécré son fameux consulat, le même qu'il avait exalté non sans raison mais sans mesure ! Sur quel ton pathétique ne s'exprime-t-il pas dans une lettre à Atticus de la période où Pompée fils, après la défaite du père, s'efforçait en Espagne de ranimer une armée brisée ! Tu me demandes, écrit-il, ce que je fais en ce moment. ? Je me morfonds dans ma résidence de Tusculum, en semi-liberté. Il ajoute des considérations où, dans l'ordre, il regrette le temps passé, se plaint du présent, désespère de l'avenir. Ciceron se dit en semi-liberté : or, en vérité, jamais un sage ne consentirait à une formule si médiocre, jamais il ne sera libre à demi, mais toujours homme de liberté pleine et entière, sans entraves, législateur de soi et au-dessus des autres. Que peut-il y avoir en effet au-dessus de celui qui est au-dessus de la fortune. ?

VI
Livius drusus, personnage énergique et impétueux, avait par des lois nouvelles réveillé les maux des Gracques, soutenu qu'il était par un mouvement immense de gens de toute l'Italie : incapable de prévoir l'issue d'événements qu'il n'avait ni licence de diriger ni liberté d'abandonner simplement à leur cours, il aurait maudit sa vie sur agitée depuis les débuts, en déclarant être un des rares à n'avoir, même enfant, jamais eu la chance d'un jour de détente. I1 osait en effet, mineur encore et vêtu de la toge prétexte, recommander à des juges certains accusés et engageait son prestige au forum avec tant d'efficacité qu'il a, c'est notoire, emporté certaines sentences.
Où n'eût pas abouti une ambition si prématurée. ? Il était clair que cette audace précoce déboucherait sur un grand malheur public et privé. Aussi était-ce tard pour se plaindre de n'avoir jamais eu la moindre détente, quand dès l'enfance on s'était voulu agitateur et influent au forum. On discute du fait qu'il se soit ou non frappé de sa propre main ; car soudain il s'affaissa, blessé à l'aine : quelques-uns se sont demandé si sa mort était volontaire,. personne si elle tombait à point nommé.
Il est superflu de recenser tous ceux qui, même si les autres les croyaient au comble du bonheur, ont témoigné de leur vérité intérieure en disant qu'ils détestaient tous les actes de leur vie ; mais ces cris de regret n'ont pas transformé, ni les autres ni eux-mêmes : sitôt que les mots ont réussi à sortir, les passions retombent dans leurs ornières.
Votre vie, pardieu, durerait-elle mille ans et plus, se rétrécira malgré tout jusqu'aux plus étroites limites ; point de siècles que les vices ne soient capables de dévorer ; il est, de fait, inévitable que cet espace, que la nature franchit même si la raison s'efforce de le rallonger, vous échappe bien vite ; car vous ne comprenez pas, ne retenez pas, ni ne forcez à ralentir, la plus fugitive des choses, vous la laissez au contraire s'en aller comme une chose superflue et récupérable.

VII
Or, je place en tête de liste ceux qui ne s'intéressent à rien hormis le vin et le sexe ; car personne n'est plus bassement préoccupé. Les autres, même s'ils sont hantés d'un creux songe de gloire, du moins se trompent honorablement ; on pourra me citer les avares, les coléreux, les gens qui passent leur temps en haines ou en guerres injustes, tous ceux-là pèchent plutôt virilement : chez les obsédés de la panse et de la libido, une gangrène déshonorante est à l'œuvre. Dissèque toutes les journées de cette sorte de gens ; considère le temps qu'ils passent à calculer, à intriguer, à craindre, à flatter, à être flattés, combien leurs avocasseries et celles des autres les accaparent, leurs banquets, qui désormais sont des obligations en soi : tu verras à quel point leurs maux et leurs biens ne les laissent pas souffler.
D'ailleurs, tout le monde en convient, il n'est pas d'activité qui puisse être convenablement pratiquée par un homme préoccupé, ni l'éloquence ni les disciplines libérales, Dans la mesure où un esprit affairé ne saurait rien accueillir de très élevé, et vomit tout comme si on l'avait gavé de force. Rien n'est moins l'affaire des gens affairés que de vivre : rien n'est d'une science plus difficile. Les professeurs capables d'enseigner les autres sciences sont partout, et nombreux, on a même vu des enfants briller si bien dans certaines d'entre elles, qu'ils ont pu les enseigner à leur tour : on doit apprendre à vivre toute la vie et, ce qui est peut-être plus surprenant, toute la vie on doit apprendre à mourir. Tant d'hommes supérieurs, rejetant systématiquement les entraves, ayant renoncé aux richesses, aux responsabilités, aux plaisirs, ont épuisé amitié, mais pour rehausser son image mondaine ? Fais le bilan, te dis-je, et recense les jours de ta vie : tu verras justement qu'il ne t'en est resté qu'une poignée, le rebut qui plus est.
Voici quelqu'un qui rêve de quitter un pouvoir longtemps souhaité, en soupirant régulièrement : Quand cette année sera-t-elle enfin passée ? Un autre organise des jeux, pour lesquels il estimait que c'était une grande chance d'avoir été désigné : Quand, dit-il, échapperai-je enfin à cette galère ? Le forum entier s'arrache tel avocat réputé pour attirer des foules si vastes qu'elles excèdent la zone d'où l'on peut l'entendre : Quand, Dit-il, les affaires me laisseront-elles en paix un moment ? Chacun précipite le rythme de sa vie, malade de désir pour le futur, de dégoût pour le présent.
Mais quelqu'un qui garde tout son temps pour son usage personnel, qui organise toutes ses journées à l'instar d'une vie, ne souhaite ni ne redoute le lendemain. Quel nouveau plaisir en effet l'heure à venir pourrait bien apporter ? Tous lui sont connus, tous ont été ressentis à satiété. Que la fortune dispose comme elle l'entend du sort des heures qui restent : désormais sa vie est en sûreté. S'il peut y être ajouté, on n'en pourra rien retrancher, et, entendons-nous bien, ajouté à la façon d'aliments à un homme gavé et repu : c'est sans les désirer qu'il consent à en prendre.
Ce n'est donc pas aux cheveux blancs et aux rides que l'on appréciera si quelqu'un a longtemps vécu : il n'a pas vécu longtemps, il a longtemps existé. Penserait-on De la même personne qu'elle a beaucoup navigué parce qu'une tempête épouvantable l'a arrachée au port, emportée de-ci, de-là, tandis qu'une furieuse alternance de vents divers la faisait, dans les mêmes parages, tourner en rond ? Elle n'aura guère navigué, elle aura surtout été beaucoup secouée.

VIII
Chaque fois je m'étonne, lorsque je vois des gens prier qu'on leur consacre du temps, et ceux qu'on prie accorder ce temps sans difficulté ; l'un et l'autre considèrent le motif pour lequel du temps est demandé, le temps en lui-même, personne : comme si l'on ne demandait presque rien, ni n'accordait presque rien. La chose la plus précieuse de toutes, on s'en moque ; l'on s'y trompe aussi, parce que c'est une chose immatérielle, parce qu'elle ne vient pas sous les yeux et à ce titre on l'estime de très faible valeur, pis : d'un prix à peu près nul.
Les gens adorent recevoir pensions et allocations, et, pour les obtenir, ils ne ménagent ni leur peine, ni leurs sacrifices, ni leur énergie : personne n'apprécie le temps à sa véritable valeur ; chacun en use avec lui sans retenue, comme s'il était presque gratuit. Or ces mêmes gens, regarde-les, une fois malades, si le danger de mort les serre de trop près, inonder de larmes les genoux des médecins, et s'ils craignent la peine capitale, ils sont prêts, pour conserver la vie. à sacrifier tout ce qu'ils ont ! Tant les sentiments chez eux sont incohérents ! Si, pourtant, l'on pouvait faire connaître à chacun le nombre, à l'instar de celui des ans qu'il a déjà vécus, des ans qui lui restent à vivre, comme trembleraient ceux qui verraient le peu de temps qu'il leur reste, et comme ils géreraient ces années avec parcimonie ! En fait, il est aisé de disposer des choses, si petites qu'elles soient, quand elles sont sûres ; on Doit en user plus prudemment avec des choses dont on ne sait quand elles manqueront.
Nulle raison de penser pourtant que ces gens-là ne soupçonneraient pas combien le temps est précieux : aux personnes qu'ils chérissent le plus, ils ont accoutumé de dire qu'ils sont prêts à leur offrir une partie de leur existence ; ils donnent sans comprendre ; ils donnent de telle façon qu'ils se privent sans bénéfice pour leurs donataires. D'ailleurs ils n'ont même pas conscience de se priver de quelque chose : si bien qu'ils supportent facilement une perte indolore.
Personne ne restaurera tes années, personne ne te rendra une seconde fois à toi-même. Ton âge poursuivra son cours comme il a commencé, sans retour en arrière ni pause ; sans nul remue-ménage, sans rien pour signaler sa rapidité : il avancera en silence. Ni l'autorité d'un roi ni la faveur d'un peuple ne rallongeront sa course : selon l'élan du premier jour, elle glissera, sans jamais dévier, sans jamais ralentir. Que se passera-t-il. ? Toi, tu es préoccupé, la vie court ; à un moment, la mort sera là, pour laquelle, que tu le veuilles ou non, il te faudra bien être disponible.

IX
Peut-on trouver raisonnement plus sot que celui de certains personnages, je parle de ceux qui se flattent de prévoir ? Ils sont encore plus systématiquement occupés. Afin de pouvoir mieux vivre, ils dépensent leur vie à s'organiser la vie. Ils échafaudent des plans à long terme, alors que le plus grand préjudice que l'on cause à la vie, c'est l'atermoiement : ce procédé empêche d'adhérer au jour qui vient, il substitue à la réalité présente des promesses d'avenir. Le plus grand obstacle à la vie est l'expectative, qui, suspendue au lendemain, gâche l'aujourd'hui. Tu disposes de ce qui se trouve entre les mains de la fortune, et laisses échapper ce qui est dans les tiennes. Vers quoi es-tu tourné . ? A quoi te prépares-tu. ? Toute chose à venir flotte dans l'incertain : vis dans l'immédiat. C'est ce que proclame le plus grand des poètes, Virgile, comme saisi d'un divin effroi, quand il chante ces vers salutaires :
Le meilleur, jour de vie,chez les tristes mortels, En premier chaque fois s'enfuit.
Pourquoi différer. ? - ajoute-t-il - pourquoi cette indolence. ? Si tu n'en profites pas, il s'enfuit. Et quand tu en auras profité, il s'enfuira quand même : aussi faut il concurrencer la vélocité du temps par la vitesse à en user et, comme en un torrent rapide et saisonnier, y puiser vivement. C'est d'ailleurs une très belle trouvaille du poète, pour blâmer l'expectative indéfinie, de dire non pas : la meilleure époque, mais : le meilleur jour. Gomment peux-tu, indolent et tranquille au milieu d'une pareille fugacité du temps, te flatter de la perspective, fondée sur le seul scénario de ton désir, d'une longue série de mois et d'années. ? C'est d'une journée que l'on te parle, de celle-là même qui s'enfuit en ce moment. Peut-on alors douter que ce ne soit la principale et la meilleure journée qui s'enfuie pour les mortels tristes, c'est-à-dire obnubilés par leurs occupations. ? Eux dont l'esprit enfantin est pris au dépourvu par la vieillesse, qu'ils atteignent sans armes et sans préparation. Ils n'ont en effet rien pressenti : à l'improviste ils y sont soudain tombés, ils ne la sentaient pas quotidiennement s'accumuler. Ainsi qu'une conversation, une lecture, ou quelque songerie particulièrement prenante abuse des gens en voyage, et les voici rendus avant d'avoir réalisé qu'ils approchaient du but, ce trajet continu et fort précipité de la vie, qu'éveillés ou endormis nous faisons du même pas, n'est point aperçu des gens occupés, si ce n'est sur la fin.

Sénèque suite

source ABU

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SENEQUE

Née à cordou -4
mort à Rome 65

Sa vie

Né à Cordoue dans une famille d'intellectuels, Sénèque rejoint Rome pour poursuivre des études de philosophie. Avocat, il s'illustre par ses talents d'orateur. Il entre au Sénat sous la tyrannie de Caligula. Mais compromis dans une affaire trouble, il est exilé pendant huit ans en Corse. A son retour, il occupe la charge de précepteur auprès de Néron qui deviendra, à la mort de son père adoptif, Claude, le nouvel Empereur. Sénèque reste jusqu'en 65 le conseiller de l'ombre. Mais ses projets de liberté politique et de justice sociale ne plaisent pas et, accusé d'avoir participé à une tentative d'assassinat, il reçoit l'ordre de mourir. On lui doit neuf tragédies, mais c'est surtout ses écrits moraux, sous forme de consolations, de dialogues ou de traités qui ont marqué. Son chef-d'oeuvre, 'Lettres à Lucilius', véritable manuel de vie, a inspiré des penseurs occidentaux comme Saint Augustin et Montaigne.

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