« À une petite chose, la peur donne une grande ombre. »
— Proverbe suédois
Issue du néant, l'interrogation humaine est la base du progrès humain. Le besoin irrésistible de se poser des questions est à l'origine de notre évolution fulgurante. Le questionnement — spirituel, technique et philosophique — apporte chaque jour une quantité de nouvelles réponses.
Ces réponses nous attirent vers un horizon fuyant à mesure qu'on l'approche. Il s'agit là d'une construction tout à fait extraordinaire — un mécanisme obligeant au progrès, tout en gardant bien au chaud les grandes clefs métaphysiques. Cette incroyable subtilité stimule notre désir d'aller toujours de l'avant pour comprendre le monde.
« L'homme croit que tous ses doutes, toutes ses questions, toutes ses recherches ne sont qu'une affaire de temps. »
— Chestov, L'idée de Bien chez Tolstoï et Nietzsche
La finesse de ses secrets donne une idée de l'intelligence de la création. Cette puissance incite à l'humilité et stimule les consciences. Malgré ses énormes capacités, le cerveau humain ne parvient toujours pas à résoudre ces énigmes.
L'intelligence de la création dépasse donc toute la capacité des cerveaux du vivant.
La curiosité, le désir, l'orgueil font partie des grands agitateurs de questions humaines. Mais ils ne sont pas les seuls. L'angoisse, la peur acheminent une énergie équivalente vers nos questionnements existentiels. Elles sont un formidable moteur de créativité. Elles exigent de l'homme un intense travail cérébral.
Les questions sans réponse sont des foyers d'inquiétude pour l'esprit humain. Qui sommes-nous, d'où venons-nous et où allons-nous — ce sont des sources de soucis pour notre espèce. Ces obscurités empêchent l'humanité d'atteindre la sérénité et la quiétude.
Le désir premier de l'homme étant le bonheur, il doit s'efforcer de résoudre toutes ces énigmes.
Chaque sommet vaincu — par les religions, les sciences ou les philosophies — récompense l'humanité de sa lumière reposante. Les victoires sur la nuit écartent toujours plus la peur de notre route.
Et ainsi, la grande cohorte humaine évolue vers sa destinée. De réponses en réponses, elle se hisse vers les ultimes vérités.
Derrière chaque secret pourtant, de nouvelles montagnes se profilent. De nouveaux pics demandent à être vaincus. Bien souvent, un dénouement paraissant proche révèle l'étendue de nos ignorances. L'horizon tant espéré recule sans cesse. Par ce magique subterfuge, la création permet à l'homme de saisir de mieux en mieux ce monde. Et lentement, elle entraîne notre espèce vers sa concrétisation.
« Nous devons la plupart des grandes découvertes au comment ? Et la sagesse dans la vie consiste peut-être à se demander, à tout propos, pourquoi. »
— Balzac
L'énorme curiosité humaine et le plaisir de résoudre les énigmes ont hissé l'humanité au degré où elle en est. Nos questions sont de deux types : pratiques et métaphysiques.
Le questionnement pratique est relatif au monde matériel et tangible. Les réponses lui correspondant permettent de nous adapter de mieux en mieux au monde. Elles nous affranchissent progressivement des contraintes du milieu.
Les questions métaphysiques sont relatives à l'inapparent, au suprasensible — l'absolu, l'infini, Dieu, le sens, l'être, l'âme, l'au-delà, la liberté.
Ici, les éclaircissements apportés sont avant tout destinés à faire décroître nos peurs — à atténuer les angoisses générées par l'inconnu et le mystère. Le caractère vertigineux des questions existentielles ébranle l'homme se sachant mortel. Ces mystères profonds, révélés par les religions, les philosophies ou les sciences, ont longtemps alimenté nos peurs.
Cette inquiétude est fondamentale pour notre évolution. Elle astreint l'homme à chercher de nouvelles réponses et à s'acheminer vers toujours plus de vérité. Elle nous oblige à ne pas nous contenter de ce qui est — à chercher au-delà. Elle est, selon John Locke, la cause déterminante de tout acte de volonté.
« L'angoisse est la possibilité de la liberté. »
— Kierkegaard
La peur, en s'opposant au bonheur humain, contient en elle les ferments nécessaires à sa propre disparition. Comme l'ont bien perçu les philosophes grecs — tout homme désire avant tout être heureux. Par déclinaison, si c'est le désir de chaque homme, c'est également le désir de l'humanité. Et en aspirant au bonheur, l'humanité ne peut cesser de combattre tous les freins l'empêchant d'éclore.
À l'opposé de l'inquiétude et de la peur, nous rencontrons la sérénité et la confiance. Quand les unes sont là, les autres n'y sont pas. Éliminez l'inquiétude — et la quiétude apparaît.
Pour la religion comme pour la philosophie, la quiétude absolue équivaut à la paix mystique de l'âme — autrement dit à l'ataraxie, la tranquillité du sage, l'extase, le nirvana, la béatitude.
L'implacable soif de résoudre les énigmes du monde conduit donc progressivement l'humanité vers le bonheur absolu.
Texte original : 2002
Ce n'est pas une utopie. C'est une trajectoire déjà visible, inscrite dans l'histoire depuis le premier primate. Lentement. Imparfaitement. Mais dans une direction.
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