L'état de stress post-traumatique, ne concerne pas uniquement l’individu. Il peut également concerner une communauté toute entière. Quand la violence et la menace ont été récurrent, s’étalent sur deux millénaires, l'angoisse de son retour peut se transmettre de génération en génération.
C'est à mon sens, ce qui a conduit la communauté juive et ceux qui la soutienne, à sanctionner aussi énergiquement les propos de l'humoriste Dieudonné.
Pour certains, cette sanction était disproportionné. Ont sanctionnait un trait d'humour anodin, une plaisanterie qui se voulait critique envers le pouvoir israélien.
Si l’on ne se met pas à la place de la communauté juive, si l'on ne comprends pas son histoire et la fragilité de sa confiance envers les pays qui l'ont maltraité, on peut effectivement trouver le geste disproportionné.
Mais quand on tient compte des 2000 ans d'incertitude, de pogroms, de rejet, de ghetto, d'insultes, de menaces, couronnées par la tentative d'assassinat de leur communauté tout entières par le nazisme, on comprend alors que le déguisement de Dieudonné, l’amalgame entre l’ultime bourreau et la victime, devenait totalement insupportable et générateur d'anxiété.
Ce qui était insupportable, ce n'était pas l'humour de l'humoriste, mais la possible brèche qu’il ouvrait ce soir-là sur un plateau de TV. Une brèche dont ceux qui connaissent un peu l'histoire de la parole antisémite libre d'avant-guerre et d'entre-deux guerres, mesuraient brutalement tout le danger (il suffit de lire la presse de l’époque, pour voir à quoi ressemble l'antisémitisme lorsqu'il est libre de s'exprimer).
Laisser cet acte dans l'anodin, était le début assuré d’un engouffrement à sa suite. Un engouffrement qui attend ces simples brèches pour se sentir libéré et s’exprimer.
C’est cette brèche, que la communauté juive et le monde antiraciste, ont très intelligemment et fermement, contenu. La jurisprudence, au lieu d’agir pour la libération de la parole antisémite, en a au contraire bloqué l’accès.
Si l'on ne prend pas en compte l'histoire particulière du peuple juif et sa sensibilité à fleur de peau face à l'antisémitisme, on peut effectivement concevoir ce traitement particulier comme injuste. À mon sens, cette idée était présent dans beaucoup des esprits qui ont spontanément pris la défense de Dieudonné. Ici nous n'avons à faire qu'à une question de méconnaissance. Il pensait sans doute de bonne foi, qu'il serait sain d'ouvrir à tous la critique par l'humour, du monde juif, sans en comprendre toutes les dérives possibles.
De nombreux artistes sont venu en soutient à l'artiste, pas par antisémitisme, mais tout simplement parce qu’ils n’en mesuraient pas le danger. Ce qui éclaire du coup, à quel point la souffrance traumatique du monde juif est méconnue et donc sous-estimé par une grande partie du monde, et du monde humoristes aussi.
Tant que le ressenti post traumatique d’un individu ou d'une communauté, n’est pas saisit on ne peut pas en vouloir à celui qui l’ignore. D’où l'importance de l’empathie, de l'écoute, de la connaissance historique envers cette souffrance particulière, pour comprendre la réaction d’une communauté, qui sans cela, pourrait paraître disproportionnée.
Ce n’était ni l'humour, ni la dérision, ni Dieudonné qui fut visé dans sa condamnation, mais la brèche qu’il ouvrait (et l'affection dont témoigne son ancien partenaire, Elie Semoun, le montre clairement). L’esprit de dérision que les juifs portent sur eux-mêmes (l’humour juif), y compris sur les plus sombres moments de leur histoire, est sans doute un des plus percutant, des plus lucides et des plus drôle, que l'on peut rencontrer dans les communautés.
Une communauté traumatisée par 2000 ans de haine répétitive et de retour systématique de l'antisémitisme.
Ainsi nous pouvons comprendre pourquoi la réaction de la communauté juive, est tout à fait proportionnée face à ce retour possible. Pourquoi elle a eu absolument raison d'interrompre cette tentative d'ouvrir une brèche "d'humour", susceptible de réactiver la parole antisémite libre. Une parole qui, au travers de l'histoire, à systématiquement fini par dégénérer.
Ce qui semble le plus triste, c'est de voir à quel point, il suffit de quelques personnes médiatisées et d'une nouvelle voie (l'antisionisme), pour réactiver un processus de peur bi-millenaire.*
*Le problème est à analyser, parce qu’en réduisant au plus petit dénominateur commun de l'antisémitisme, une personne comme Dieudonné, sensible défenseur de la communauté noire et des opprimés, il n'y aurait aucune raison de le retrouver parmi les véhicule de l'antisémitisme, si ce n'est par mauvaise influence (et cela pose donc la question de l'influence des influenceurs racistes ou antisémites, sur ceux qui n'ont pas vocation à le devenir).
En effet, il suffit de se pencher sur l'histoire de la communauté juive en Amérique, pour y voir son implication dans le mouvement des droits civiques et la lutte contre la ségrégation. Cette communauté a été en tout temps et en tout lieu, de tout ses combats et à œuvré au développement des idées fraternelles et de l'égalité. et ce n'est pas en sortant du chapeau quelques armateurs juifs du XVIIIe siècles, qui, parmi tant d'autres, se sont commis dans la traite négrière, que l'ont peut juger ou détruire l'immense travail de cette communauté pour l'évolution positive humaine. Pourquoi n'a t-il pas écouter les propos de Martin Luther King, avant de s'engager dans cette voie sans issue dans l'avenir humain ?
« Comment pourrait-il y avoir antisémitisme chez les Noirs alors que nos amis juifs ont démontré leur attachement au principe de tolérance et de fraternité, non seulement sous forme de donations substantielles, mais aussi de nombreuses autres manières concrètes et souvent au prix de grands sacrifices personnels. Pourrons-nous jamais exprimer notre reconnaissance aux rabbins qui ont choisi de témoigner à Saint Augustine lors de notre récente manifestation contre la ségrégation dans cette triste ville? Dois-je rappeler à quiconque les terribles coups portés au rabbin Arthur Lelyveld de Cleveland lorsqu'il a rejoint les défenseurs des droits civils à Hattiesburg dans le Mississippi? Et qui peut oublier le sacrifice de deux vies juives, Andrew Goodman et Michael Schwerner, dans les marais du Mississippi? Il serait impossible d'énumérer les contributions que le peuple juif a effectué en faveur de la lutte des Noirs pour l'émancipation - elle ont été si importantes. » Martin Luther King, 1965, The Essential Writings
et celui-ci de Franz Fanon :
De prime abord, il peut sembler étonnant que l’attitude de l’antisémite s’apparente à celle du négrophobe. C’est mon professeur de philosophie, d’origine antillaise, qui me le rappelait un jour : « Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous. » Et je pensais qu’il avait raison universellement, entendant par-là que j’étais responsable dans mon corps et dans mon âme, du sort réservé à mon frère. Depuis lors, j’ai compris qu’il voulait tout simplement dire : un antisémite est forcément négrophobe. » Frantz Fanon. Peau noire, masque blanc.
Espérons que cet homme saura entendre la voie de la justice et de l'empathie, pour retrouver le bien et la raison, qui, me semble t-il, était son véritable fond.
Ce n'est pas une utopie. C'est une trajectoire déjà visible, inscrite dans l'histoire depuis le premier primate. Lentement. Imparfaitement. Mais dans une direction.
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