
C'est une question passionnante, et la science n'en sait pas autant qu'on pourrait le croire — le champ d'étude qu'on appelle la thanatologie comparée est resté longtemps quasi vide, un vrai point aveugle de la recherche, avant de connaître un vrai décollage à partir de 2010.
Voici ce qu'on observe, concrètement, des chimpanzés face à la mort :
Ils portent leurs morts, parfois très longtemps. Le cas le plus frappant : à Bossou, en Guinée, des mères chimpanzés ont porté le corps momifié de leur bébé pendant des semaines après sa mort — un comportement rapporté qui a beaucoup marqué les chercheurs.
Ils inspectent le cadavre, comme pour comprendre. Les chimpanzés examinent le corps d'un proche mort, apparemment pour « donner du sens » à ce changement irréversible — ils le touchent, le sentent, semblent chercher des signes de vie. PubMed Central
Ils veillent les mourants, avec une forme de douceur. On a observé des chimpanzés rester proches d'un individu agonisant et lui prodiguer des gestes d'apaisement, presque compatissants — Boesch, dans ses observations en Côte d'Ivoire, décrit ce genre de scène. PubMed Central
Mais aussi, parfois, une violence envers le corps. À Gombe, un groupe a traîné le cadavre d'un congénère sur une soixantaine de mètres en le malmenant. Une hypothèse : cette agressivité leur donnerait une forme de certitude sur l'irréversibilité de l'état de leur congénère — une façon presque expérimentale de vérifier que c'est bien fini. PubMed Central – On pourrait également imaginer que c'est une façon de se révolter face à la disparition d'un être cher comme nous pouvons l'observer parfois chez les humains.
Et ce qui manque, apparemment : la compréhension abstraite. Il n'y a que peu de preuves d'une compréhension véritablement humaine de la « biologie » de la mort — de sa cause, même si les chimpanzés savent parfaitement, eux, comment tuer efficacement. Les chercheurs du domaine estiment d'ailleurs que le concept de mort — au sens plein : irréversible, universel, inévitable, personnel — est une acquisition cognitive rare, très difficile à atteindre au-delà de l'espèce humaine. PubMed Central
Autrement dit : ils réagissent à la mort — perturbation, deuil apparent, attachement au corps, parfois une forme de sidération — mais rien n'indique qu'ils conçoivent la mort comme nous, comme une catégorie abstraite et universelle qui les concerne eux-mêmes, à venir.
On peut donc imaginer qu'iils sont en pr"sence d' une mort subie, éprouvée dans l'instant, sans le recul conceptuel qui permettrait de la sacraliser, de la ritualiser, ou — plus tard dans notre lignée — de la dépasser. Le chimpanzé est saisi par la mort. Il ne la pense pas.

Ce n'est pas une utopie. C'est une trajectoire déjà visible, inscrite dans l'histoire depuis le premier primate. Lentement. Imparfaitement. Mais dans une direction.
☀️ Découvrir le fondement