Ce texte éclaire notre théorie — l'humanité évolue vers la paix universelle, l'extase, l'amour absolu.Découvrir la Mécanique Universelle
Ce livre affirme la réalité de l'esprit, la réalité de la matière, et essaie de déterminer le rapport de l'un à l'autre par l'étude d'un exemple précis, celui de la mémoire. C'est donc un livre de métaphysique. Mais nous espérons ne pas offenser la science et son enseignement positif en montrant que le problème qui nous occupe touche aux difficultés les plus profondes et les plus inévitables de la psychologie et de la biologie.
Notre corps est un centre d'action. Il ne saurait faire naître une représentation. La théorie physiologique du cerveau ne peut pas davantage rendre compte de la mémoire que la théorie du miroir ne peut rendre compte de l'image qui s'y forme. Le cerveau ne conserve pas les souvenirs ; il sert seulement à les rappeler quand la situation présente l'exige. La mémoire pure n'est pas cérébrale.
Que les objets qui m'entourent exercent sur mon corps une action réelle, comme ils exercent une action réelle les uns sur les autres, cela ne fait aucun doute. Que mon corps soit capable de réagir sur les autres corps, cela n'est pas non plus contestable. C'est pourquoi mon corps, envisagé parmi les autres objets matériels, n'est pas seulement un objet parmi d'autres, il est une sorte de pivot de l'univers, le centre de l'action possible.
Or, la perception consciente, telle que nous la concevons, mesure notre action possible sur les choses, et par là même, inversement, l'action possible des choses sur nous. Plus la faculté d'agir du corps est grande, plus son champ perceptif s'élargit. La perception n'est donc pas un luxe, une contemplation désintéressée. Elle est une sélection opérée dans la masse des images en vue de l'action.
Notre passé se survit sous deux formes distinctes : dans des mécanismes moteurs, d'une part, et d'autre part dans des souvenirs indépendants. Lorsqu'un apprentissage s'est consommé, le mécanisme moteur de la répétition est le seul qui reste, le souvenir de l'apprentissage s'étant effacé peu à peu. La mémoire du corps, mémoire des habitudes, est une mémoire qui agit et non qui imagine. Elle se fait par habitude.
Mais il est une autre forme de mémoire — la mémoire pure. Elle enregistre, sous forme d'images-souvenirs, tous les événements de notre vie quotidienne au fur et à mesure qu'ils se déroulent ; elle ne néglige aucun détail ; elle laisse à chaque fait, à chaque geste, sa place et sa date. Sans arrière-pensée d'utilité ou d'application pratique, elle emmagasine le passé par le seul effet d'une nécessité naturelle.
« Mon présent est ce que je fais. »— Henri Bergson, Matière et mémoire
Quand mes yeux voient, quand mes oreilles entendent, dans chaque instant de ma vie consciente, je suis en présence de faits qui se présentent à moi comme du présent. C'est bien là l'erreur d'une psychologie qui ne distingue pas assez soigneusement entre la durée réelle, la durée vécue, et l'espace dans lequel se projettent les états psychologiques.
La durée est le progrès continu du passé qui ronge l'avenir et qui gonfle en avançant. Du moment que le passé s'accroît sans cesse, il se conserve aussi indéfiniment. La mémoire n'est pas une faculté de classer des souvenirs dans un tiroir ou de les inscrire dans un registre. Il n'y a pas de registre, il n'y a pas de tiroir ; il y a même, à proprement parler, pas de faculté, si l'on entend par là une puissance qui agit par intermittence quand elle le veut ou quand l'occasion s'en présente. Le passé se conserve de lui-même, automatiquement.
Si notre analyse est exacte, c'est sur le bord même du présent que la mémoire du passé et la perception du présent se rejoignent. Il n'y a pas d'abord un état psychique puis un état cérébral, ni d'abord un état cérébral suivi d'un état psychique : ils se correspondent, ils sont le même phénomène envisagé d'abord de l'extérieur puis de l'intérieur, ou plutôt, ils font partie d'un même dualisme originaire que la science doit explorer mais que la métaphysique doit dépasser.
Dans cette perspective, l'esprit n'est pas une chose enfermée dans le corps comme dans une boîte. Il déborde le corps de toutes parts. Il est, selon la belle formule de Bergson, une "réalité qui dure" et qui se manifeste dans les états successifs de la conscience bien plus que dans les structures anatomiques du cerveau.
Bergson dans Matière et mémoire démontre ce que la Mécanique Universelle pressent : la conscience n'est pas réductible à la matière. L'esprit déborde le corps. La mémoire pure — ce fond immatériel qui conserve tout — est peut-être ce que les traditions spirituelles appellent l'âme. Et son idée que "mon présent est ce que je fais" rejoint notre vision d'une humanité qui se crée elle-même à chaque instant, qui construit sans le savoir quelque chose de plus grand qu'elle.
Ce n'est pas une utopie. C'est une trajectoire déjà visible, inscrite dans l'histoire depuis le premier primate. Lentement. Imparfaitement. Mais dans une direction.
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